Les représentations du Pape, réelles ou fictives, révèlent autant sur l’institution que sur les sociétés qui les regardent. Entre théologie, étude des noms pontificaux et personnalisation médiatique moderne qui starifie, Daniel Rausis, passionné de pontifictionnologie, examine avec son érudition et sa verve critique la fascination exercée par la figure du Pape.
Par Myriam Bettens | Photos : Jean-Claude Gadmer
Pourquoi la figure du Pape fascine-t-elle autant les gens ?
Cet attrait pour la figure papale se fonde sur une logique de consolation face à l’absence réelle du Christ ressuscité. Cela offre un substitut palpable à l’invisible, mais favorise aussi ce que je considère comme un « paganisme catholique ». A cela s’ajoute la personnalisation postmoderne. L’ère médiatique a inversé l’ordre des choses. Avant, le fidèle voyait son curé quotidiennement, rencontrait l’évêque rarement et le Pape jamais. Aujourd’hui, le Pape est « omnivisible », l’évêque rare, et le curé absent !
Que disent les représentations du Pape dans l’art et la littérature sur la société qui les regarde et sur l’Eglise ?
L’art en général est un véritable « lieu théologique » et la fiction un laboratoire de réception et de projection des attentes envers la papauté. Il existe trois grandes catégories de représentations. D’abord, les thrillers ecclésiastiques où le Pape figure le mal absolu, ensuite, une littérature voltairienne et polémique, qui érige le Pape en figure à abattre, symbole d’un pouvoir à déconstruire. Et enfin, les romans programmatiques, qui dressent le portrait d’un Pape d’ouverture ou au contraire rigoriste.
L’Eglise s’est-elle « inspirée » de certaines de ces fictions ?
Ces fictions servent souvent à vulgariser des projets théologiques, à mettre en scène des débats conciliaires – on assiste à des Conciles Vatican III – et à « catéchiser » un avenir souhaité. Alors je ne sais pas si l’Eglise s’en est inspirée, mais les Papes ont lu ces romans. Une fois ou deux, François a fait des allusions à ces romans avec des gags géniaux. Un journaliste a demandé à François s’il allait se rendre dans un lieu donné lors d’un voyage. Il lui a répondu : « Non, pas moi, mais Jean XXIV. »
Le choix du nom de règne du Pape annonce tout un programme, dit-on souvent…
Le choix d’un nom trace une ambition implicite, mais le pontife « remotive » ce nom en cours de route par sa personnalité et ses actes. L’histoire de Pie IX illustre bien cette ambivalence. Perçu comme moderniste à son élection, il se durcit en cours de règne – le plus long de l’histoire – inversant durablement l’aura progressiste-rigoriste rattachée aux séries des « Pie » dans les perceptions ultérieures.

Pontifictionnologue et papoclaste
Selon la terminologie inventée par Daniel Rausis, l’expertise dans le domaine des papes de fiction se nomme la pontifictionnologie. Il revendique une position antipapolâtre. La « starification » du pontife heurte sa compréhension postconciliaire d’une Eglise « dépapalisée » et synodale. Le journaliste et humoriste a étudié la théologie en vue de l’utiliser comme une « boîte à outils critique » et sa conception des sacrements autant que des rites illustre cette posture. Il défend, par exemple, une lecture mémorielle et symbolique des rites, tout comme une théologie « déverrouillante » : elle ne doit pas faire des confirmés de « petits soldats du Christ », mais permettre d’accueillir le « désordre vivifiant de l’Esprit Saint ». A rebours des parcours standardisés, il assume toute la friction que cela peut causer avec les routines institutionnelles. Par sa liberté de ton, il veut aussi rappeler que l’humour peut servir une foi intelligente.
Bio express
Daniel Rausis, humoriste, journaliste et écrivain, est né à Martigny en 1959. Il entame des études de théologie à l’Université de Fribourg en 1980, discipline qu’il enseignera de 1984 à 1999 à Sierre. Sa voix et son humour caustique entrent ensuite dans les foyers romands par le biais d’Espace 2 (1987), La Première (1993) et Les Dicodeurs (1995), dont il est l’un des fondateurs. Depuis la fin des années 70, il a constitué une gigantesque collection de documents de tous types concernant les papes fictifs, les antipapes, les papesses, les papes autoproclamés et les papes de prophéties. Sa collection a même été mentionnée en 2013 dans L’Osservatore Romano.























