
«Le travail m’éclate!»: tel est le slogan 2017 du Forum œcuménique romand du Monde du travail, qui se tient chaque année en novembre à Lausanne. Ce slogan entretient volontairement l’ambiguïté: «Je peux trouver du plaisir et de l’épanouissement dans mon travail, mais il peut aussi faire exploser ma vie et moi», explique Jean-Claude Huot, responsable du Forum et animateur de la Pastorale du travail.
Par Melchior Kaniymybwa, Jean-Noël Thévenaz, Pascal Tornay
Photos: www.eglisetravail.ch, pixabay.com, vitaelia.files.wordpress.com, unil.chLa Pastorale du Monde du travail (PMT) a pour but de promouvoir une « culture de la solidarité ». Elle s’engage dans la proposition de la foi, invite à la conscientisation, permet aux personnes de devenir sujets et acteurs de leur histoire, rappelle Jean-Claude Huot. Elle chemine avec les groupes PMT existants et accompagne les personnes avec ou sans travail. Elle développe des suivis personnalisés.
Diverses formes de tensions
Magdalena Rosende, sociologue, chef du projet emploi du Bureau vaudois de l’égalité intervenait durant ce Forum. Son intervention visait notamment à mettre en évidence trois formes de tensions et de contraintes dans l’exercice du travail :
– Nos aspirations personnelles : ce que l’on aimerait faire ou créer et la nécessité d’avoir un revenu, poussant à accepter ce qui est offert et à se contenter de ce qui est possible.
– Les tensions hommes-femmes : les discriminations et ségrégations dans la recherche ou l’exercice d’un emploi.
– Les tensions entre la vie professionnelle et la vie privée.
Fragilisé dans une recherche d’emploi
Magdalena Rosende reconnaît que le marché du travail est très sélectif, d’où d’importantes difficultés pour les personnes sortant d’une maladie relevant de l’AI ou pour la population étrangère résidente. Avoir été malade une longue période ne facilite évidemment pas la réinsertion, parce que le marché actuel demande que l’on soit rapide et performant. Le droit du travail en Suisse est très libéral et laisse une grande marge de liberté aux employeurs et très peu de protection contre les licenciements notamment. Le taux de chômage chez les jeunes est proche des 7 % et celui des plus de
50 ans est de 4 %.
Les contraintes des contrôles
Employées et employés ressentent souvent comme une violence le fait d’être l’objet de contrôles. Les formes de ces contrôles se sont développées au point qu’ils sont parfois incessants : toute activité peut être suivie par un outil informatique et par le minutage, comme le notent les employés du secteur de la santé ou les chauffeurs de bus. La personne au travail se trouve de moins en moins en état d’organiser son travail de manière autonome. On lui demande de faire toujours plus en un temps minimum, de répondre à énormément de sollicitations, d’accepter de plus en plus de responsabilités sans contrepartie. A long terme, même à coup de bonne volonté, l’épuisement professionnel, le burnout, guette. Comment retrouver l’équilibre entre le travail qui m’éclate parce que j’y trouve du sens et celui qui m’éclate parce que je lui ai trop donné ? Ces pressions sont ressenties avec encore plus d’acuité par les personnes les plus fragiles, notamment les personnes à l’AI, en situation de handicap, car elles vivent plus lourdement encore les discriminations liées à leur état.
Magdalena Rosende souligne l’importance d’avoir des collègues à qui l’on peut se confier. Même les moments de pause ne sont plus communs. Les horaires sont éclatés et les rapports individualisés. Les collectifs sur lesquels on pouvait auparavant compter n’existent plus. Dans certaines entreprises, il existe heureusement des commissions du personnel, des comités de travailleurs ou des groupes syndicaux à qui l’on peut faire appel. Malgré tout, il n’est jamais facile de faire remonter les doléances à la direction. Si l’on ne peut pas le faire, par crainte d’être viré pour rupture de confiance, c’est contraire à la « Déclaration des Droits de l’Homme », mais avouons que, souvent, la situation est telle…
Témoignages d’anonymes ayant traversé les affres d’une trop grande pression au travail
« J’ai eu un arrêt de travail de quatre mois. Il m’a fallu développer des mécanismes de survie. Ma remise en question m’a conduit à savoir dire stop, à faire une chose après l’autre. Le burnout est une expérience douloureuse mais, en même temps, j’en suis sorti grandi car j’ai appris à faire attention aux alertes annonçant l’écroulement. Ces signes, j’ai appris à les reconnaître dans la douleur. Je suis plus attentif et, quand je perçois un de ces signes – parce qu’il y en a plusieurs – je me mets en garde et me questionne : « Pourquoi veux-tu te remettre dans cette situation qui t’a usé. Prends un peu de recul et pose-toi ! »« Le phénomène d’épuisement existe aussi chez les patrons. Les patrons sont des gens souvent seuls face à leurs responsabilités. La solitude des patrons rend malade ! »
« La résistance : pendant un certain temps, on peut résister en construisant une carapace. Cependant, à l’intérieur, ça continue de bouillir ! La maladie commence par là. Le danger est que, en construisant cette carapace, on néglige ce qui se passe au-dedans. Il serait tellement plus souhaitable de se construire une architecture intérieure solide. »
« Ces dix dernières années, je remarque une détérioration de la santé. Plusieurs changements sur le plan de la pression et du stress au travail. Quand on n’arrive pas à les gérer, il y a une forte pression qui s’insinue tout le temps. Le système est condamnable, mais n’oublions pas la part de responsabilité du travailleur dans ce qui lui arrive. Il faut oser la question suivante : quelle est mon attitude ? Le travailleur a une marge de manœuvre pour résister surtout lorsque ça touche à sa dignité. Il faut oser dire stop. Le drame chez les jeunes, c’est qu’ils sont vite usés. Ils n’ont pas développé les ressources nécessaires pour faire face à cette pression. Ils sont moins résistants devant la difficulté ou face à l’adversité. C’est important de bien préparer les jeunes en leur donnant des outils et anticiper par la formation. »
« La victimisation : pour des raisons liées à leur histoire, les gens se mettent souvent inconsciemment dans une posture de victimes. Il faut les aider à quitter le vêtement de la victime pour arriver à rester des êtres humains dignes et droits. Il faut aider ces personnes à reprendre conscience pour qu’elles repèrent la dynamique qu’elles ont instaurée en elles-mêmes. La victimisation conduit à des comportements infantiles. Difficile d’en parler parce que l’on touche à l’intimité des gens. De bons outils sont nécessaire pour aborder ces situations. »