Migrants : « Peut-être qu’un jour, ce sera vous ! »

Tiré du magazine paroissial L’Essentiel, secteur pastoral de Martigny (VS), mars 2021

Elle dit, Tahani, qu’avant la guerre, la Syrie, c’était le paradis… Cinq ans déjà qu’elle vit à Martigny avec sa mère, qui est « toute sa vie », selon ses propres mots, sa mère dont elle s’occupe, jour après jour.

PAR FRANÇOISE BESSON | PHOTO : DR

Car elles sont seules en Suisse, et de leur grande famille, il reste un frère en Italie et une sœur à Damas. De la grande maison, du jardin bien entretenu, de la bibliothèque inépuisable, de l’entreprise de son père, il ne reste rien…

Un matin, avant Noël, quand elle a constaté que les radiateurs de l’appartement étaient froids, elle s’est affolée, tournant comme une hélice, cherchant partout du secours… Et elle a entendu sa mère, dire d’un ton très calme : « Nous avons de la chance d’être en Suisse, à Damas, c’est tous les jours comme ça ! » Elle dit, Tahani, merci de nous avoir accueillies…

Autrefois, elle pensait qu’il n’y aurait jamais la guerre en Syrie. Elle avait vu les réfugiés arriver d’Iran ou de Palestine, mais elle n’imaginait pas devoir un jour s’exiler… Dernièrement, elle l’a dit à une personne de l’administration, « je ne pensais jamais que je devrai un jour demander de l’aide… et peut-être qu’une fois ce sera vous ! ». La personne a souri, car, comme pour Tahani, cela lui paraissait tellement impossible…

A Damas, elle a appris le français chez des sœurs religieuses qui, comme sa mère, portaient le voile et depuis ce temps-là, me dit-elle en souriant, elle connaît toutes les fêtes catholiques ! Enfant, elle s’étonnait de fêter les fêtes chrétiennes chez les sœurs et les fêtes musulmanes avec sa famille. Un jour, elle a demandé à sa mère « Mais nous, on est quoi ? » elle s’entendit répondre paisiblement : « Nous, on est des deux… »

Tahani, elle m’appelle « Ma sœur » depuis notre premier contact, et dans ce mot, il n’y a pas de confusion, je ne suis pas pour elle un membre d’une communauté religieuse, mais une sœur rencontrée dans la grande famille humaine…

Elle prie, Tahani, tous les jours, pour que cette maladie qui paralyse le monde cesse enfin, pour qu’elle puisse vivre sans craindre pour la vie de sa mère, sortir sans avoir peur d’attraper ce virus auquel on ne comprend rien.

Elle aurait voulu faire des études de médecine, mais cela n’a pas été possible… Elle est devenue professeur d’arabe, et elle a aimé son métier… Aujourd’hui, elle aime les poètes, la grammaire et le vocabulaire médical…

Elle dit, Tahani, que le français manque de mots… En arabe, par exemple, il y a tant de mots différents pour souhaiter la bienvenue à son hôte : un mot pour dire « bienvenue à toi que j’attendais le plus », un autre pour dire « bienvenue à celle qui m’est la plus chère », un autre pour dire « bienvenue à la personne la plus honorable qui est entrée dans cette maison jusqu’à ce jour » et ainsi de suite… Et en français, sa langue d’adoption, il n’y a que ce pauvre « bienvenue » dans lequel elle met, quand j’entre chez elle, tant de chaleur et d’amitié…

 

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