Mother Teresa & Me, les destins croisés de deux femmes

Mother Teresa & Me, 
les destins croisés de deux femmes

Avec Mother Teresa & Me, le cinéaste suisse-indien Kamal Musale conte deux parcours en miroir de femmes de conviction dans l’Inde d’hier et d’aujourd’hui. D’un côté, Kavita, jeune Britannique aux racines indiennes, est placée devant un choix difficile la ramenant à Calcutta où, bien que bouleversée face à la misère, elle trouve l’amour véritable. Puis, derrière le mythe, il y a Mère Teresa, la femme, aussi forte que fragile car livrée à « la nuit de la Foi », une perte de repères exprimée de manière déchirante.

PAR ANNE-LAURE MARTINETTI
PHOTO: DR

De Mère Teresa il est vrai, on connaît surtout le mythe. Prix Nobel de la Paix en 1979, canonisée en 2016 par le pape François, son rayonnement dépasse les clivages religieux et culturels même si elle a aussi eu ses détracteurs. Sa figure incarne le don de soi, l’altruisme, l’amour inconditionnel. Légende vivante, elle a été maintes fois contée dans la littérature et au cinéma. Comment alors « s’attaquer » à un tel monument ? Je me suis beaucoup documenté, explique le réalisateur, et j’ai découvert un personnage plus complexe que souvent décrit. A un moment, j’ai perdu en sympathie et je m’en suis éloigné : j’ai alors eu besoin du personnage fictionnel de Kavita pour m’en rapprocher. Le résultat est un beau film, un très beau film. Le récit se concentre sur une période de 12 ans : du jour où Mère Teresa, de son vrai nom Anjezë Gonxhe Bojaxhiu née à Skopje en 1910, appelée par la voix de Jésus, débute son travail dans les bidonvilles de Calcutta en 1948 jusqu’à sa perte de Foi, gardée secrète hormis pour ses confesseurs. Si la Foi, l’Espérance et la Charité demeurent trois piliers du christianisme, ce qu’elle n’a pas perdu, déclara Mgr Lovey lors de la projection du 9 décembre dernier à Sion, c’est bien la Charité. Mais c’est là tout le drame de la sainte : notre charité ne suffit pas à sauver le monde. Désarroi, impuissance, sentiment d’abandon, elle
se confiera dans des lettres qu’elle souhaitait voir détruites après sa mort, ce qui ne sera pas fait. Alors Mère Teresa n’était pas une inébranlable héroïne ? Non, elle avait ses doutes, ses fragilités mais ce qui est remarquable, commente Kamal Musale, c’est que malgré sa perte de Foi qui dure jusqu’à sa mort, malgré un terrible isolement intérieur, elle continue son travail auprès des misérables dans l’abnégation la plus totale.

Un dialogue en miroir – Si Mère Teresa souffre en silence, l’autre personnage du film, la jeune violoniste Kavita, submergée elle aussi par un sentiment d’abandon, exprime ouvertement sa révolte, les doutes et les conflits qui l’habitent. C’est à ce personnage que le spectateur s’identifie et en particulier les femmes qui occupent une place centrale dans le film alors que les hommes, lâches et égoïstes, sont relégués au second plan. Kavita représente la jeune génération en quête de sens. Dans ce dialogue en miroir, le thème de l’avortement est présent dans les deux destins : celui de la jeune fille, ébranlée pas une grossesse inattendue, abandonnée par le père, et celui de la sainte dont la position très dogmatique sur le sujet lui a valu de nombreuses attaques. Le film ne donne toutefois aucune leçon, aucune réponse. Kamal Musale expose uniquement la complexité des situations en fonction des ressentis, des parcours de vie.

Des couleurs et des mélodies – Filmée en grande partie en Inde dans le format d’une grande production, l’œuvre reconstitue admirablement l’atmosphère des années 50 alors que le pays est en proie à des troubles sociaux entraînant une terrible famine. Le film doit aussi beaucoup à la justesse de ton de ses interprètes et aux choix formels. Les couleurs, notamment, contribuent au rapprochement des deux femmes pourtant éloignées dans le temps et l’espace : Mère Teresa nous apparaît d’abord en noir et blanc et la jeune fille en couleurs puis, sur la fin, les tons se rejoignent dans des pastels pour lier les deux personnages de façon surprenante. Outre cette esthétique de l’image soignée, la musique tient une place de choix, accompagnant particulièrement Kavita.

Des recettes reversées à des organismes humanitaires – Fondée en 2010 à l’occasion du centenaire de la naissance de Mère Teresa, la Fondation Zariya a commandé le film à Kamale Musale qui d’emblée a souhaité une œuvre centrée sur la compassion. Le budget, conséquent, de quatre millions de francs, a été financé uniquement par des donations. Ainsi, les bénéfices iront directement à des ONG indiennes perpétuant le travail de la sainte de Calcutta. Le sens de la vie, de la souffrance et de la mort, ces préoccupations universelles sont au cœur de cette réalisation. Dans une scène, Kavita s’étonne devant l’autel de Deepali, sa nounou indienne, qui érige aussi bien des divinités hindouistes, bouddhistes, chrétiennes… Ne voulons-nous pas tous la même chose, musulmans, juifs, chrétiens… ? répond Deepali, l’amour.

Comédie dramatique de Kamal Musale (2022) avec Banita Sandhu, Jacqueline Fritschi-Cornaz, Deepti Naval, Bryan Lawrence (2h02).
Version originale en anglais sous-titrée en mode « lecture facile ».
www.mother-teresa-and-me.film avec bande-annonce.
A découvrir dans les cinémas de Martigny fin janvier et courant février.

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