« Je te garderai jusqu’à ton arrivée… »

Christophe Rosay au guidon.

Le sierrois Christophe Rosay ne pouvait pas manquer le spectacle sur la vie de Charles de Foucauld présenté à l’église du Bourg le 8 janvier dernier. En effet, l’Assekrem, où a vécu de Foucauld, a été le théâtre d’un bouleversement détonnant dans sa vie. C’est à cheval sur sa moto, en 1979, au cours d’une folle aventure qui le mènera dans le massif du Hoggar, dans cette Algérie si chère au Père de Foucauld, qu’il va découvrir le mystère de Dieu. 

Par Christophe Rosay | Photos : Gérard Brondy, DR

On est en juillet 1979, j’ai 21 ans. Au moment du départ pour le raid Paris-Tamanrasset – 12’500 km à moto sur des terres très inhospitalières – la crainte de l’inconnu me fait prendre un petit livre bleu, le Nouveau Testament, que je retrouve perdu au fond d’un tiroir et que je glisse dans la poche de ma veste comme un grigri. Il y sera encore dans le Hoggar lors de la terrible montée au col de l’Assekrem, là où le Père Charles de Foucauld s’était réfugié pour méditer sur l’humanité.

A 2’900 m. d’altitude, mes amis et moi, nous sommes les maîtres du monde en regardant le soleil à l’horizon sur le sable ocre du Tanezrouft. Un des nôtres trouve dommage de n’avoir pas songé à emporter ce fameux traité de sagesse que le religieux français a écrit à cet endroit. C’est alors que je sors le Nouveau Testament et le passe à un équipier qui se met à lire à haute voix : « Pendant le jour le soleil ne te frappera point, Ni la lune pendant la nuit. L’Eternel te gardera de tout mal, Il gardera ton âme ; L’Eternel gardera ton départ et ton arrivée, dès maintenant et à jamais. » C’est la fin du Psaume 121 (Ps 121, 6-8, Bible Segond). En silence on se regarde, pétrifiés. Je comprends que Dieu est là. Il venait de nous parler : « Le soleil ne te frappera pas » et « Je garderai ton départ et ton arrivée ». Je n’étais plus fatigué. Je n’avais plus de douleur. J’étais juste bien. Nous, les durs, défaits par la fatigue, poussés aux limites du possible, la paume des mains couverte de bandages protégeant la chair que les cloques dues aux vibrations de la tôle ondulée ont mise à vif… On se passe une mini-bible comme si Gutenberg venait de l’imprimer !

Durant les jours suivants, cette expérience spirituelle va être mon réconfort dans un désert hostile et sur des pistes qui interdisent le moindre relâchement. Arrivée d’étape à Timimoun dans une chaleur surnaturelle et une poussière de sable qui me brûle les yeux. Je me réfugie à l’hotel. Là, soudain, l’ennemi invisible : le « coup de bang ». C’est une déshydratation foudroyante engendrée par le déséquilibre du sel. La sueur entraînant hors du corps l’eau et le sel, celui-là même qui doit retenir l’eau vitale pour notre corps. Moins de sel donc plus de perte d’eau : ceci augmentant la soif. La boisson à son tour provoquant la transpiration engendrant l’évacuation du sel restant. Ce processus devient irréversible et mortel en quelques heures. Mais le Seigneur a tenu sa promesse : « L’Eternel te gardera de tout mal […] jusqu’à ton arrivée. »

Le début de la nuit se passe au bain-marie dans la baignoire puis à dormir enroulé dans les draps mouillés à intervalles réguliers. Bien gardé par un membre de notre équipe médicale me faisant avaler de grands verres d’eau avec des pastilles de sel. Un homme formidable et dévoué qui m’a dit avec son accent provençal : « Oooh, t’as pris une Bible : tu es un bon croyant toi ! Je ne pense pas que ton Dieu va te laisser crever ici, mais c’est aussi à toi de te battre pour lui montrer que t’as envie de vivre, hein ! » Déçu et résigné, j’ai quand même bu autant d’eau qu’il y avait de pastilles de sel en rappelant à Dieu le Psaume 121… Le lendemain à 8h, j’étais sur ma moto. Alors, j’ai dit : « Si à l’Assekrem tu me fais passer pour un contemplatif, je te comprends. Mais me sortir en une nuit d’un coup de chaleur mortel, seul toi peut faire une chose pareille. » Le retour auprès des miens s’est passé dans les larmes de joie et le bonheur de retrouver les toutes petites choses si simples qu’on oublie même qu’elles existent. C’est en repensant à cette épreuve que je puise la force de toujours regarder vers l’avant en cherchant à aligner mes trois balises comme le pilote dans le désert : être vrai avec les autres, sincère avec moi-même, cohérent avec la Parole de Dieu.

Les décisions que j’ai prises sans les avoir préalablement fait passer par ces balises m’ont toutes entraîné dans des situations sans issue. Avec le recul, je trouve que la vie est similaire à un rallye, avec ses étapes, les guides incertains qui nous égarent de la bonne piste, les casses mécaniques, les accidents, les découragements, les désespoirs, mais aussi l’entraide, le dépassement de soi et l’obligation de continuer quoi qu’il advienne. L’exploit sportif m’a ouvert la porte à d’autres rallyes et souvent amené des verres sur la table du bistrot. Je paraissais toujours le même, mais c’est à l’intérieur que j’avais changé. 

A mon retour de cette folle aventure, il me semblait futile de parler de nos petits problèmes de confort par manque de vraies difficultés existentielles. Je sentais de l’envie mais aussi de la jalousie et quelquefois même de la haine. Un jour, j’ai décidé de ne plus en parler aussi largement. J’évitais ainsi les questions et les incompréhensions. Le commerce dans le sang, je décide de prendre la gérance d’un garage s’ouvrant tout près de chez moi. A cette période de ma vie, des copains et amis m’entourent mais le vide en moi s’agrandit. Le projet de reprendre un garage à mon nom se profile tandis que celui de fonder une famille s’éloigne. Au fond de moi-même, je me sais dans l’erreur et je me sens profondément malheureux. La perception des événements et des gens est différente, les codes sociaux intégrés jusque-là n’ouvrent plus les mêmes portes et font fuir les amis. Je vis en oubliant de me confier à Dieu, de suivre sa balise qui brille au loin. Je n’ai pas rejeté Dieu, mais je ne m’en occupe plus, voilà tout. Sans en être conscient, ma porte est restée ouverte, comme si les voleurs et pilleurs d’âmes n’existaient pas. Combien de personnes qui m’étaient chères, ont œuvré à un vide spirituel ? Combien de fois j’ai entendu : « Si tu écoutes ces sornettes, tu ne fais plus rien. » Ou alors : « Ça, tu gardes pour le dimanche… » Pourtant, il ne nous vient pas à l’idée de surfer sur internet sans antivirus. Pour remplir ce vide, il me fallait un nouveau challenge. Le projet Dakar…

L’Assekrem est le haut plateau situé dans les montagnes du Hoggar, dans le sud de l’Algérie.
La moto avec laquelle Christophe Rosay a voyagé en 1979.

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