Tiré du magazine paroissial L’Essentiel, secteur pastoral de Martigny (VS), mai 2021
Depuis quelque temps, on peut me croiser régulièrement à l’entrée du supermarché Manoir, debout, parfois une bière à la main, ou assis sur un des bancs, discutant, plaisantant, entouré des nombreux habitués du lieu…
PAR PASCAL TORNAY | PHOTOS : DR

J’ai toujours beaucoup aimé les rencontres. C’est ainsi que m’est venu ce désir : m’approcher de ce groupe de gens qu’on dit « en marge ». Mais comment s’approcher ? Plus encore, pour quoi s’approcher ? Ces gens m’intriguent ! Qui sont-ils ? D’où viennent-ils ? J’ai repensé aux mots du pape François : « Une Eglise qui sort, qui va vers, qui écoute… » et me suis dit : Pourquoi attendre ? Allons-y !
Peut-être que d’autres auraient peur d’eux, moi j’ai eu envie de les connaître. Je suis venu à pas feutrés. Feutrés mais décidés. J’arrive : voici une femme et quelques hommes qui discutent joyeusement : « Salut. Je suis Pascal ! Comment allez-vous ? » Et la discussion commence… Chacun dit son prénom. Je me tais. J’écoute. Je fais partie du cercle, mais je me sens complètement à côté de mes pompes. Pourtant, je reste là. J’observe. La discussion reprend. Chacun y va de son anecdote, de son commentaire sur ceci, sur cela. J’en place « une bonne ». Ça les fait rire ! Ouf ! Je retente. La suivante n’est pas si drôle que cela… Bon. J’écoute. Je pose une question à l’un d’entre eux qui montre que je connais un des leurs. Il répond et développe un peu. Il me renvoie la question… Je réponds : « Je suis de la paroisse ! » – « Ah de l’Eglise, répond-il étonné, viens un peu ici il faut que je te dise un truc… » L’homme s’ouvre instantanément et se livre à travers un récit extraordinaire, pétri de rancune et de haine. Il me raconte ce qu’il a dû traverser ces vingt dernières années. Tout y passe ! Moi, j’écoute. Je reste béat devant tant de souffrances. Je lui lance : « C’est incroyable ce que tu as vécu ! » – « Oui, rétorque-t-il, je suis rongé par tout ça. Il faudrait que je prenne le temps de parler. Mais prépare-toi, car si je te parle, ça va être violent ! » – « Si tu te décides, je t’accueillerais et je me tiendrais prêt. C’est quand tu voudras… »
Depuis lors, les rencontres se sont multipliées ! A chaque fois, c’est tout mon être qui est mis en mouvement. Réciproquement, je suis, moi aussi, vecteur d’un mouvement chez mes interlocuteurs. Je le sens bien. Ces mouvements sont mystérieux. Au fond de moi, je demande à l’Esprit Saint d’être « l’entre-deux » – l’huile sainte – qui va « graisser » ces nouveaux liens pour que jaillissent la lumière et la paix.
Il y a quelques jours, pas tout à fait dupe sur les raisons de ma présence régulière au milieu de ce petit peuple, une femme alcoolisée me lâche : « Tu es un pasteur des rues. C’est beau ce que tu fais. Tu te rappelles, l’autre jour, quand tu t’es accroupi près de moi et que tu as mis ta main sur mon épaule, et les mots que tu m’as dit. Ça m’a rassurée. »
Voilà ! Si j’avais éventuellement besoin d’une confirmation que l’Esprit est à l’œuvre, elle m’a été servie à ce moment-là… J’ai pris ça comme une révélation ! Je me suis dit : « Quelle chose étonnante ! C’est donc auprès de ces gens que je trouve une parole d’autorité capable de fonder un nouveau ministère ! » Je pense ne pas être au bout de mes surprises avec mes nouveaux amis !
