Catholicisme du Haut-Rhône

Huile de Gérard de Palézieux, peintre établi à Veyras, ami de Maurice Chappaz, partageant son attrait pour les paysages valaisans.

Dans Testament du Haut-Rhône, le grand poète valaisan Maurice Chappaz (1916-2009) signale la fin d’une civilisation à la fois paysanne et catholique. Car, dans sa pensée, une foi authentique est difficilement dissociable d’un lien fort avec la nature.

Par Benjamin Mercerat
Photo : avec l’aimable autorisation de M. René Mounir, pour la « Galerie Mounir »

Ce grand poème en prose, composé de dix chapitres, est comme le chant du cygne d’une civilisation valaisanne traditionnelle vouée à disparaître. A l’image de son maître et ami Gustave Roud relatant la fin d’un monde, Chappaz regrette l’arrivée de la modernité industrielle, la transformation du paysan en ouvrier d’usine, le remplacement du « Valais de bois » par le « Valais de l’alumine et de l’acier ». Mais, à la différence de Roud, Chappaz associe cela à une perte du sacré, des sacrements, allant jusqu’à affirmer : « Nous avons reçu le don de croire. Sur les autels obscurs un linge blanc recouvre les mets du mystère, mais la racine de Jessé s’épuise en nous et la voix des veilleurs n’a plus de sève. »

Parallèlement, le poète constate un étiolement liturgique. Dans sa pensée, dans sa poésie, cohabitation enchantée avec la nature et témoignages du rite catholique sont indissociables ; et c’est ce qu’il a pu expérimenter, particulièrement au contact des petits villages haut-valaisans. Il s’en explique dans un texte qu’il rédige en parallèle à Testament du Haut-Rhône, « La religion de la terre ». Dans cette lettre adressée à des intellectuels de la revue Rencontre, il témoigne de la réalité vécue par les paysans catholiques du Vieux-Pays : leur vie et leur foi sont comparées à celles des Athéniens du Siècle d’Or : « Nous passons du monde sacré au monde profane, d’un règne paysan au règne actuel encore de la petite bourgeoisie, le pire ennemi de toute grandeur sacrée. Le Hasard remplace la Destinée, le roman policier de notre existence fait suite au drame antique. » 

Cette idée, le poète l’exprime différemment dans le Testament, mobilisant à la fois la référence à la Grèce et une expression liée à la Terre promise des Hébreux : « Nous étions de petits maîtres apolliniens mais les souffles de la Destinée nous ont brisés, renversés et ainsi se sont brisés les villages de l’anémone, les vases d’où coulent le lait et le miel. » Le christianisme de Chappaz semble en effet devoir autant puiser dans le paganisme grec que dans le judaïsme, d’où une certaine ambivalence de sa poésie, oscillant entre panthéisme et lien avec un Dieu transcendant.

La tonalité générale du poème est élégiaque ; l’avenir est noir pour le poète. La parution du chef-d’œuvre, mûri pendant dix ans, correspond d’ailleurs à une période difficile pour l’auteur. Chappaz reprendra pied, non pas en se réfugiant dans un passé rêvé et en refusant le monde, mais en affrontant la modernité dans ce qu’elle a de plus concret : il s’engage comme aide-géomètre sur le chantier du barrage de la Grande Dixence : « On me proposait le divan, j’ai choisi la Dixence. » Là il expérimente la camaraderie, exprime une charité, un amour de ses prochains qu’il a en quelque sorte nourri de son deuil, de sa souffrance. Ainsi est-il envers et contre tout « disciple de l’homme de douleur », pour reprendre une expression du Testament.

Bibliographie : 

• Maurice Chappaz, Testament du Haut-Rhône, suivi de Les Maquereaux des cimes blanches, éditions ZOE, Genève, 2016.

• Maurice Chappaz, Journal intime d’un pays, Editions de la Revue Conférence, Paris, 2011.

• Benjamin Mercerat, François Zay, Testament du Haut-Rhône de Maurice Chappaz, coll. « Le Cippe », Infolio, Gollion, 2023.

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