Ces sourds qui savent écouter

Ces sourds qui savent écouter

Marlène Pochon vit à Chamoson. Elle est maman et grand-maman. Elle a travaillé plus de 20 ans comme infirmière. Il y a 16 ans, elle a ressenti le besoin de changer d’orientation professionnelle. Marlène donc a choisi de se mettre au service des personnes sourdes et malentendantes. Elle travaille comme codeuse interprète en LPC, c’est-à-dire langage parlé complété …

PROPOS RECUEILLIS PAR PASCAL TORNAY | PHOTO : DR

Codeuse interprète en LPC… Mais quel est donc ce travail ?

J’interviens auprès des enfants appareillés ou implantés à partir de la garderie ou de la crèche jusqu’à la fin de la formation professionnelle. Mais j’assume aussi d’autres missions pour les personnes adultes sourdes ou malentendantes.

Les sourds entendraient-ils mieux que nous ?

Je dirais plutôt qu’ils savent écouter. Entendre est une difficulté mais ils écoutent vraiment. L’écoute leur permet une relation vraie et leur permet de s’approprier des informations, d’apprendre. Les personnes entendantes, elles, sont noyées par une multitude de sons, de bruits qu’ils entendent, mais écoutent-ils vraiment ?

Qu’est-ce qui t’a poussée dans cet univers des malentendants ?

Ma relation à mon métier ne m’apportait plus la satisfaction nécessaire à un épanouissement. Pour réfléchir, je suis allée passer une semaine chez une amie. Cette personne, orthophoniste, s’occupait du langage des enfants implantés cochléaires *. Ce fut une découverte et même une révélation. Oui, c’était cette relation vraie, juste, que je voulais vivre !

Ton travail, c’est donc d’assister les personnes sourdes ou malentendantes dans leur scolarité ou leur formation ?

Exactement, j’interviens en milieu préscolaire, durant toute la scolarité obligatoire, pendant la formation professionnelle ou les études supérieures. Nous intervenons aussi dans les institutions spécialisées. Nous sommes une aide au développement de l’autonomie de la personne et facilitons l’intégration sociale. Nous aidons à la passation des savoirs et à la transmission d’informations. Nous aidons dans la communication et la relation entre enfants et jeunes en milieu scolaire. Les personnes sourdes ou malentendantes ont des besoins divers et variés (visite chez le médecin, colloque professionnel, formation, permis de conduire, loisirs, etc.

Quelle est cette langue qu’on appelle « parlé complété » ? Que permet-elle ?

D’abord, ce n’est pas une langue, mais un complément à la lecture labiale. Exemple : si je dis « pain, bain ou main », mes lèvres montrent la même chose. Avec la langue parlée complétée, j’ai recours à un système de clés syllabiques associées aux mouvements labiaux pour transmettre un message oral à une personne sourde ou malentendante. Cela permet une réception parfaite du message oral, sans plus de confusion car la main près du visage dessine et complète syllabe après syllabe tout ce qui est dit.

Comment les personnes sourdes ou malentendantes vivent-elles au quotidien ? Quelles sont leurs difficultés ?

C’est une adaptation permanente à l’environnement, aux personnes en face. Les informations sont très souvent mal transmises. Exemple : dans les trains, sur les quais de gare, les informations sont souvent uniquement sonores. Les portables et les ordinateurs aident à la communication mais c’est très insuffisant. Il manque énormément d’informations écrites ou d’attention pour ces personnes. En plus, depuis deux ans avec le COVID, c’est juste l’enfer pour eux, car les masques cachent les visages.

Tu expliques que les traits du visage sont des vecteurs de communication très importants : comment cela ?

Les yeux expriment ce que tu vis à l’intérieur, tu ne peux pas tricher si tu prends le temps d’observer en vérité. Donc avec les yeux, tu communiques. Les traits du visage expriment aussi des émotions, les mimiques, les attitudes passent des messages. Souvent les mots sont inutiles, ton visage montre si tu es heureux, fâché, triste… Elles sont expertes dans le domaine de l’observation. Il y a tellement d’informations sur nos visages ! Tricher avec eux est difficile à ce niveau.

D’une certaine manière, pourrait-on dire que les personnes sourdes/malentendantes entendent mieux que les autres ?

Je dirais qu’elles entendent différemment, pas forcément avec les oreilles mais avec les yeux et là est toute la différence. Elles entendent peut-être mieux car leur attention à l’autre est plus présente, plus profonde, plus vraie. C’est tellement important pour eux, qu’ils y mettent beaucoup d’énergie et de cœur. Leur écoute est peut-être plus vraie.

Quels ont été tes principaux défis dans ta relation avec les personnes sourdes ou malentendantes ?

Je dirais d’abord apprendre moi aussi à écouter différemment. Puis la patience et me réjouir de chaque progrès. L’observation et l’attention sont des aspects importants. Le plus grand défi, c’est d’arriver à dire suffisamment merci pour tout ce que m’ont apporté ces jeunes jusqu’ici. Saurais-je le faire ?

Merci Marlène.

* Implants cochléaires ? L’implant cochléaire est une prothèse auditive interne et externe. L’élément interne est constitué d’un stimulateur électronique et d’un faisceau d’électrodes. Le stimulateur est placé sous la peau et le faisceau inséré dans la cochlée au cours d’une intervention chirurgicale. La partie externe est composée d’un microphone, d’un processeur vocal et d’une antenne. Cette partie est posée sur l’oreille et le cuir chevelu.

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