En qui croyons-nous ?

Le baiser de Judas par Fra Angelico (XV e siècle), peinture qu’évoque Chappaz dans Evangile selon Judas, signalant l’auréole noire attribuée au Traître.

Dans Evangile selon Judas (2001), Maurice Chappaz adopte le point de vue du Traître. Une manière d’aborder sa foi en Jésus-Christ en tant que poète. Sa fascination pour celui dont il fait un jumeau de Jésus a en effet partie liée à son attrait immodéré pour les beautés du monde.

Par Benjamin Mercerat
Photo : DR

A la différence de ses autres ouvrages, le poète n’est plus ici essentiellement à l’écoute du monde et en particulier de la nature, mais il lit les Evangiles, s’y confrontant sincèrement, se demandant honnêtement qui est le Christ pour lui. Il a côtoyé le mystère de Jésus, avec les apôtres, en particulier avec Judas, et il emmène le lecteur sur leurs traces, à grands renforts d’envolées lyriques et de souvenirs personnels.

L’aspect le moins réussi du livre est probablement l’invention romanesque : l’auteur imagine que Judas a remplacé in extremis Jésus lors du massacre des saints Innocents, auquel il aurait survécu. Il y aurait ainsi une dette initiale. Aussi, Jésus et Judas sont présentés comme des jumeaux, des doubles opposés. Chappaz se demande par conséquent si le rôle de Judas n’était pas nécessaire au Salut, excusant en quelque sorte le Traître. 

Cependant, l’auteur ne fait pas que chercher des excuses à Judas, mais signale également de façon tout à fait claire son vice fondamental : plutôt que de s’en remettre à Jésus, de lui faire confiance, donc de croire en lui, il veut agir politiquement, par sa propre volonté. La scène du parfum déversé sur les pieds du Christ par Marie-Madeleine, emblématique – Judas prétend qu’il aurait mieux valu vendre le parfum pour aider les démunis avec l’argent – est ainsi commentée :

« Il (Judas) a restreint sa foi à lui-même : voilà le guet-apens. Que dois-je dire de Dieu ? Celui qui n’a plus rien parce que c’est Sa volonté et qu’il l’accepte, sourit. Il est là : aussi ferme qu’un rocher, aussi à l’aise que la petite voile du cacatois sur la mer. »

Chappaz n’a jamais aimé ce qu’est devenue cette Eglise (la nôtre…) qu’il nomme « post-conciliaire ». Il l’associe éloquemment à Judas dans les dernières pages de son texte : 

« L’église-monde trahit, s’étourdit et bavarde. On a basculé, à l’Office, aux cuisines d’un journal. […] / La Liturgie : ce miroir qui nous sort de la mort a été brisé. / L’Eglise visible a perdu l’Eglise invisible. / Le nouveau curé, abdiquant son secret, a épuré la foi de tous ses dogmes, élagué toutes les cérémonies et il corrige la Passion. Le grand poème n’était ni assez clair ni assez social. »

Bibliographie : 

• Maurice Chappaz, Evangile selon Judas, Gallimard, 2001.

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