
A la fin du mois d’avril dernier, des Yéniches se sont installés sur la Place des Fêtes à Vouvry. Une visite surprise qui a éveillé notre curiosité et suscité une envie de les rencontrer. Nous avons contacté Patrick Birchler, membre de la communauté, qui a accepté de nous voir à Evionnaz, où ils avaient déjà déménagé quelques jours plus tard.

Par Nicolette Micheli et Yasmina Pot | Photos : Yasmina Pot, DR
Nous partons à Evionnaz sans tarder car les Yéniches s’apprêtent à nouveau à quitter la place. La situation de leur emplacement actuel, entre l’autoroute et le Rhône, ne leur permet pas de demeurer sur place ; ils quitteront donc les lieux à 17h, ce lundi 8 mai, pour se rendre sur La Côte, à Aubonne.
Dès notre arrivée Patrick Birchler nous accueille aimablement ; il est en compagnie d’un autre membre de la communauté, de son petit nom Kouki, occupé à repeindre des volets en vert sapin. Tous deux répondent à nos questions.
Messieurs, pour vous rencontrer, il nous a aussi fallu voyager !
Patrick Birchler : Oui c’est ça ! Il faut dire qu’on aurait bien aimé rester à Vouvry. On y était bien, mais il y a eu des contraintes là-bas. Ma foi, c’est comme ça !
Pouvez-vous nous parler de votre historique, de vos origines ?
P. B. : Nous sommes originaires d’Einsiedeln, dans le canton de Schwytz. C’est de là que mon arrière-arrière-arrière-grand-papa (je suis la sixième génération) partit vers 1830-1840 pour s’installer à Villeneuve, dans le canton de Vaud. Il eut une toute grande famille – neuf garçons et quatre filles, qui ont eux-mêmes eu entre 8 et 12 enfants chacun. Mes ancêtres ont toujours voyagé, sur toute la Suisse, mais aussi en France, en Allemagne, pour le commerce.
Et aujourd’hui, où voyagez-vous ?
P. B. : Je voyage plutôt en Romandie, un peu en Suisse alémanique. Je suis récupérateur de vieux fers et métaux ; je fais ce travail depuis 30 ans. Je me déplace toutes les deux-trois semaines pour suivre ma clientèle. Je récupère les vieux métaux, je les trie et ensuite ils partent à la refonte. Quand il n’y a plus de travail, on fait du porte-à-porte chez les artisans, dans les usines.
Parmi les gens de chez nous, certains se sont sédentarisés depuis quelques générations, ils ont acheté des terrains et s’occupent de la ferraille sur place. Nous, nous sommes semi-sédentaires, c’est-à-dire qu’on est sur les routes depuis le mois de mars jusqu’à la fin octobre-début novembre.
Vous êtes originaires d’Einsiedeln, y allez-vous en pèlerinage ?
Kouki : Oui on y va toutes les années. Avec mon beau-père et mon beau-frère, nous sommes les fondateurs du Mouvement catholique des gens du voyage. En 1999, grâce au Père dominicain fribourgeois Jean-Bernard Dousse, – décédé en 2015 –, ont pu avoir lieu les premiers pèlerinages officiels des gens du voyage, d’abord en mars à Notre-Dame des Marches à Broc puis en juillet à Einsiedeln où nous avons désormais une place réservée.
Personnellement, la religion me tient à cœur. Chez moi, on ne pourrait pas se passer d’elle. Notre communauté essaie de vivre en harmonie avec les gens, avec la nature. Lors de nos voyages, on fait parfois une pause-prière dans une petite grotte, dans une église ou une chapelle. On a nos paroisses de cœur. Si on est sur Sion, on va de temps en temps à l’évêché. A Payerne on va à l’église catholique; là on a un « rachaï » formidable (« rachaï » veut dire « curé » dans notre langue yéniche), Luc de Raemy. Maintenant c’est Christoph Albrecht SJ de Zurich, qui nous suit pour les baptêmes, premières communions, mariages, en tant que notre aumônier national. On bénéficie aussi du soutien d’Aude Morisod, engagée dans l’Aumônerie catholique suisse des gens du voyage, avec qui on fait de temps en temps un partage biblique.
Merci Messieurs pour ce témoignage et, qui sait, à bientôt peut-être ?
P. B. : L’année prochaine on fera une demande officielle à Vouvry pour nous installer à nouveau sur la Place des fêtes, et j’espère qu’ils nous accepteront. Peut-être pas 20 caravanes mais au moins 10. Le lieu est très bien et, nous, on laisse toujours les lieux impeccables. Il est important qu’on le sache.
Rencontre avec Jonathan
Sur la place, il reste quelques personnes. On croise un beau jeune homme, sympathique. C’est Jonathan. Il nous parle volontiers.
« J’ai 16 ans et j’aime cette vie car on forme une grande famille et on se déplace toujours ensemble. Pour l’école, j’étais en classe durant l’hiver. En mars, on partait. Mes camarades étaient presque jaloux : ils croyaient que j’étais déjà en vacances. En réalité, c’est ma mère qui continuait à faire l’école et j’aidais déjà mon père dans son travail. J’ai plusieurs fois invité des camarades chez moi : ils trouvaient notre genre de vie très bien et m’enviaient. Maintenant, je travaille avec mon père : on est ferrailleur. C’est lui qui m’apprend le métier. Je suis heureux comme ça. »

Rencontre avec Brenda
Avec son petit Gianni dans les bras, Brenda nous accueille, rayonnante, à la porte de sa caravane. On admire son bébé, vif et curieux. « Mon petit est né ici, dans la caravane, il y a huit mois. Tout s’est bien passé ! C’est mon troisième enfant. Pour nous, les enfants sont très importants, on veut qu’ils se sentent bien. Ici, entre l’autoroute et le Rhône, ils ne sont pas en sécurité : ça me fait souci !
Avez-vous toujours connu cette vie ?
Non ! Jusqu’à l’âge de six ans j’ai habité en appartement ; mon père était mécanicien. Dès son mariage, ma mère, qui est yéniche, s’est sédentarisée. Mais très souvent on retrouvait ma grand-mère dans sa caravane et moi, à chaque occasion, j’étais chez elle… que du bonheur pour tous ! Finalement, mon père a quitté son garage pour rejoindre la communauté. Il a adopté notre mode de vie et il est très heureux !
Comment se passe l’école avec votre aînée ?
Normalement. Mais à partir de la rentrée, j’ai décidé de faire durant toute l’année l’école à la maison. Une enseignante va venir régulièrement nous suivre. Je suis contente.

Jean-Marie Lovey, évêque de Sion
La topographie du Valais est typique, elle conditionne un style de vie propre. Notre canton a donc de bonnes raisons de se préoccuper de l’aménagement du territoire. Mais combien de communes prévoient d’intégrer dans leur réflexion la nécessité d’aménager des places pour les Yéniches ? S’il n’y a pas de solution toute faite, il existe cependant des projets : une deuxième place à Martigny ? une autre dans le Valais central ? L’urgence a été reconnue par le Grand Conseil. Là où il y a une volonté il y a un résultat : souhaitable et juste.
Aude Morisod, Aumônerie catholique suisse des gens du voyage
Que peut ajouter encore une sédentaire aux témoignages des gens du voyage exprimés ci-contre ? Pas grand-chose, si ce n’est ceci : il fait bon vivre avec eux ! Ces personnes m’apportent leur fraîcheur, leur goût d’aller de l’avant. Oui le nomadisme est une valeur inestimable, il engendre une attitude face à la vie qui apporte un surcroît de sens à l’humanité tout entière. Alors, ils ne demandent pas l’impossible ! Accordons-leur les places qu’ils demandent, car pour voyager, il faut pouvoir s’arrêter.
