L’homme invisible

Avec délicatesse, Françoise Besson nous ouvre ici une tranche de vie : une belle et étonnante rencontre avec un vieil homme qui nous donne à réfléchir…

Par Françoise Besson | Photo : Pexels

Frère Roger

Il avait durant des années surveillé les élèves dans la cour de récréation d’un collège… Il connaissait très bien l’art de la discrétion, « voir sans être vu », et ce malgré sa haute stature et ses larges épaules… Mais là, il avait l’impression de passer dans une autre dimension… Il était le premier au petit-déjeuner dans la salle à manger de l’étage, une quinzaine de places tout au plus. Quand je me suis avancée pour lui souhaiter une bonne journée, il m’a fait une révélation fracassante : « Vous savez, me dit-il, je suis invisible ! » Et comme je manifestais un certain étonnement, il m’a invitée à en faire moi-même le constat. « Attendez, vous verrez… »

Arrive une soignante qui vient chercher un plateau de petit–déjeuner, elle me salue, nous échangeons quelques mots puis elle s’en retourne avec son plateau. Frère Roger me fait un clin d’œil, et je reste en silence à côté de lui. Une autre soignante arrive, occupée elle aussi à quelque urgence du matin, puis une autre… et le scénario se répète : à chaque fois, elles me souhaitent une bonne journée, comme s’il n’y avait que moi dans la pièce…

« Vous voyez, reprend le Frère Roger, je suis transparent, invisible ! » Il a raison de son point de vue… mais pas dans l’absolu pour autant, car chacune des personnes qui me salue s’est sans doute adressée à lui dans l’heure qui précède, étoffant le salut du questionnement habituel (« Vous allez bien ? Vous avez bien dormi ? »…).

Mais voilà, dans ce temps suspendu, ce présent continu que vivent certaines personnes très âgées, le passé récent ne laisse pas de trace. L’heure qui précède, le jour, la semaine passée coulent dans le sablier et les petits événements du quotidien restent hors d’atteinte, dans cette mémoire ensablée…

Dans ce temps suspendu, Frère Roger est là, bien présent, occupé comme chacun d’entre nous à donner du sens à ce qui lui arrive. Je vois que sa trouvaille l’inquiète et le fascine… Nous partageons, complices, l’étrangeté de la découverte…

La providence 

Frère Roger est assis sur un fauteuil, dans le couloir, un matin vers 9h30… Il est là, tout beau, rasé de près, chemise blanche, débardeur de couleur et pantalon au pli impeccable. En me voyant il s’exclame : « Je n’ai encore vu personne ce matin ! » Je lui réponds spontanément : « Si je vous trouve ici, «  debout  », lavé et bien habillé, c’est sans doute que vous avez déjà croisé deux ou trois personnes aujourd’hui… » Il reste perplexe, réfléchit un instant, puis me dit d’un air satisfait et comme rasséréné : « Il arrive que la Providence s’occupe de nous sans nous consulter ! » J’acquiesce en souriant, et je ne doute pas que cette providence soit pour lui écrite en majuscules… 

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