On risquerait de la trouver… Au départ de cette réflexion aux allures d’oxymore, une phrase de Christian Bobin entendue dans un podcast: «La vie nous appelle à l’aide et a besoin de tout genre d’accident pour que nous lui rendions grâce, pour que nous la portions à son plus haut… La vie est plus grande que tout ce que nous rêvons comme tranquillité… » 1
TEXTE ET PHOTO PAR FRANÇOISE BESSON
Accidents – Cette phrase m’arrête, ou plutôt, me met en route. Je remonte le cours des ans et je vois les accidents de parcours. Par exemple, à un carrefour de vie, le licenciement abrupt, la galère du chômage, ce nouveau métier dans lequel j’entre à reculons, et, passé l’épreuve des premiers mois dans ce flot de jeunesse, la grâce de la rencontre et de la transmission. Quelle chance merveilleuse vue de loin, mais quels questionnements douloureux dans cette période… Et aujourd’hui, tel scandale qui fait trembler mes murs, bouleverse mes habitudes, les vide de sens et me laisse dans le désarroi… Accident de la vie aussi, et peut-être que la Vie, dans l’obscurité, foisonne déjà et s’apprête à envahir les failles, les lézardes ouvertes par le choc.
Ces moments ne manquent pas dans vos vies non plus, et il paraît sensé de se dire que dans la plupart des cas nous ferons tout pour que l’accident n’arrive pas, que la tranquillité gagne, que le chaos s’éloigne. Mais…
Intranquillité de l’Evangile – Que serait-il advenu si le Christ avait cherché la tranquillité ? Si, passé l’éblouissement du Jourdain, il avait replié tout cela dans son bagage et repris le chemin de la menuiserie ? Un des seuls épisodes où on le voit tenté de refuser une demande, de dire en quelque sorte « Laisse-moi tranquille ! », c’est avec la femme cananéenne (Mt 15, 21-28). Et Dieu merci, elle insiste, têtue, avec son petit chaos personnel et sa rhétorique qui vient ouvrir le Christ à l’universalité du Royaume annoncé… Que se serait-il passé si Pierre et ses amis étaient rentrés à tout jamais dans leurs familles et leurs rôles, après la folle et douloureuse aventure ? Et Paul ? Et la longue liste des amis de Dieu, de celles et ceux qui ont été bousculés et jetés hors de leurs sentiers ? Que se passerait-il aujourd’hui si le pape François avait cherché à faire le moins possible de vagues ? Que resterait-il de l’élan de vie, par quelles failles l’Esprit passerait-il pour parler à nos cœurs ?
Un risque très actuel – Dans sa chronique, Christian Bobin nous alerte : le risque n’est pas tant de passer à côté de la vie, mais de ne pas l’aider à être portée à son sommet, à l’état de grâce. Et aujourd’hui le risque est grand, parce que nous avons les moyens de la trouver, cette mortelle tranquillité… Nous avons les moyens de nous isoler de tout ce qui fait bruit, failles et chaos, de réduire nos vies à une bulle, en nous investissant beaucoup pour tenir à distance la douleur du monde. Et si nos efforts nous permettent d’atteindre le but, la victoire est terrible sous son apparence réconfortante : une terre morte, ensevelie sous le gravier blanc qui entoure la maison, une terre où n’affleure plus le vivant, le désordre vert à travailler sans cesse…
Aujourd’hui, la vie a besoin de notre aide, nous dit Bobin, et cela fait écho au verset admirable du psalmiste « Aujourd’hui, ne fermons pas notre cœur… » (Ps 94) Ne nous replions pas dans l’illusion d’atteindre le lieu de la tranquillité, mais restons debout, dans l’espérance vivante que l’Esprit habite nos « pour quoi »…
1 Chronique intitulée « l’écuelle du chat et l’irruption de la mort » podcast de l’émission Initiales, RTS Espace2.
