Paul Taramarcaz (1934-2023) est connu comme champion du monde de voltige aérienne, à bord de son avion biplan rouge, le Pitts Spécial N8069. Durant des décennies, il a survolé la vallée du Rhône, dessinant des vrilles acrobatiques, sa signature inimitable. Figure incontournable de Verbier, avec son « Tara Club », Paul est devenu aussi un aventurier de la foi, alignant sa trajectoire de vol sur celle du Seigneur de la vie, devenu son Pilote.

Par Olivier Taramarcaz
Photos : Olivier Taramarcaz, DR
« Les vrais voyageurs sont ceux qui, au moment de partir, disent toujours : allons ! » (Charles Baudelaire) Paul a été l’un de ces vrais aventuriers. Il suffisait de s’asseoir un instant à ses côtés, pour se retrouver sur une rampe de lancement, sur la piste de décollage. Paul nous emportait, de son cockpit, posté à l’entrée de Verbier comme un nid d’aigle. De sa main d’artiste, il savait piloter les mots, les colorer de la palette de son nuancier.
Paul ouvrait des fenêtres. Il introduisait de l’inattendu là où tout était codifié. Paul a habité le présent, mis du dimanche dans le lundi.
Chez un aventurier, c’est l’aventure qui fait le héros, non le héros qui fait l’aventure. Paul a été un aventurier attaché à vivre. D’abord vivre. Il a porté ses rêves d’enfant, caressant la vie comme un visage aimé. Un jour, alors que nous échangions sur une terrasse de café à Verbier, il stoppa net son propos : « Je m’arrête, nous avons une visite », pointant du regard un jeune rouge-queue noir, posé sur la balustrade, juste avant son envol. Joignant ma main à la sienne, il me confia : « Je n’ai pas de lunette d’approche, mais je sens que le temps est proche. J’arrive à la conclusion. » J’ai mesuré l’attachement de Paul aux battements du cœur. Ensemble, nous avons cueilli l’infime, le peu, le très peu qui change la vie : la bienveillance. Dans cette liberté de l’échange, comme unique port d’attache, nous avons goûté au désir de vivre chaque instant comme le premier et comme l’ultime. Alors que nous évoquions la finitude, il affinait sa pensée, comme un artiste rehausse son aquarelle : « Le fini, c’est ce qui n’est plus, l’infini,
ce qui est. »
Paul a battu des ailes sous le ciel, comme le petit prince des airs, tel un papillon, cherchant le point ultime de la liberté, l’être délivré du poids des choses, détaché de la loi de la gravitation. Pourtant, ces dernières années, il a cherché le centre de gravité de sa vie. Il a changé de cap. Réconcilié avec Dieu, pacifié avec son passé, Paul pouvait aborder des thèmes difficiles, faire le bilan de sa vie : « J’ai tout remis entre les mains du Seigneur. J’ai reçu son pardon et sa paix. J’ai pardonné aussi définitivement à ceux qui m’ont blessé, et je les aime sans attente. » Impossible de passer, même seulement quelques minutes, avec Paul, sans être déporté au cœur des vraies questions. Paul aimait le cœur à cœur avec le Père, l’intimité avec le Ressuscité, se laissant interpeller par la Parole vivante. Paul était un veilleur. Il a habité son attente, tel un guetteur qui se tient à sa tour de contrôle, espérant la venue du jour. Il s’est mis à l’affût du réel, de la vie qui ne passe pas. Sans se laisser aller ni à l’ennui, ni à la résignation, ni à la plainte, devant le poids du monde, Paul a saisi le temps qui lui a été donné, pour aligner sa trajectoire de vol sur celle du Seigneur : « J’atteins ma limite. Les battements de mon cœur vont s’arrêter bientôt, pour laisser toute la place aux battements du cœur de Dieu en moi. »
Paul savait qu’il ne pouvait attraper la lumière, mais il avait expérimenté qu’il pouvait l’accueillir, la porter, la refléter. La ponctualité de vérité a trouvé Paul dans l’attente qui le portait à ce rendez-vous. Aujourd’hui, après son attente patiente, il a rejoint le tarmac promis. Paul Taramarcaz, l’aventurier du ciel, a répondu à l’invitation au voyage, emportant son carnet de vol, entonnant d’un ton résolu, une ultime fois comme une première : « Allons ! »
