Tiré du magazine paroissial L’Essentiel, secteur pastoral de Martigny (VS), septembre 2020
Par Françoise Besson | Photo: DR
Au début de cette année liturgique, j’ai lu l’évangile de Matthieu de bout en bout, de la généalogie à la dernière apparition. J’ai trouvé le «Jésus de Matthieu» irascible et même, pas du tout sympathique! La lecture d’un ouvrage de Colette et Jean-Paul Deremble «Jésus selon Matthieu – héritages et rupture» 1 m’a aidée à mieux comprendre ce texte et à faire un peu connaissance avec l’évangéliste.
Matthieu et son auditoireMatthieu est un juif érudit qui connaît parfaitement la rhétorique grecque, donc il n’est vraisemblablement pas l’humble collecteur d’impôt de Caphernaüm. Son évangile a été écrit, de l’avis des historiens, entre 75 et 90, soit après la destruction de Jérusalem par l’armée romaine en 70. Après cette guerre, de nombreux juifs, et parmi eux les partisans de Jésus, fuient la Ville Sainte. (15) 2
Matthieu s’adresse à une communauté croyante, d’hommes et de femmes issus du judaïsme. « Il veille à leur expliquer en quoi la nouvelle mouvance se situe dans la continuité de leur passé mais en même temps, s’en distingue radicalement. » C’est un exercice périlleux, précisent les auteurs, et Matthieu est déterminé à montrer que Jésus est le seul héritier du courant spirituel qui structure le peuple juif. (20)
La culture juive
Le texte de Matthieu est imprégné de sa culture judaïque. Ainsi, dans les deux premiers chapitres, Jésus est « animé, comme Adam, du souffle divin, appelé, comme Abraham à quitter sa parenté, descendu, comme Joseph, dans l’enfermement symbolique qu’est l’Egypte ; il a traversé la mort comme Moïse, a été libéré de cet enfermement comme le peuple hébreu. (75) » De multiples manières, Matthieu ancre le personnage de Jésus dans la continuité de l’Histoire juive, et cela ne va pas de soi, pour nous les lecteurs d’aujourd’hui, de comprendre ce que l’évangéliste voulait dire à son auditoire.
La rupture
Les propos ou épisodes soulignant la rupture entre juifs et chrétiens sont bien présents. Par exemple, au verset 30 du chapitre 19 : « Beaucoup de premiers seront derniers, beaucoup de derniers seront premiers », les chrétiens ont pris le pas sur les juifs… (267) Le propos de la parabole dite des « ouvriers de la onzième heure » (Mt 20, 1-16) va dans le même sens : « Dieu est libre de donner aux païens autant qu’il a donné dans le passé au peuple élu. » (268) Il n’agit pas selon la logique rétributive qui prévaut dans toute la tradition biblique ancienne. Le Dieu de Jésus-Christ, c’est le Dieu de l’amour, et pour le suivre, il nous est proposé d’aimer comme lui, « non pas en fonction de la qualité des personnes, mais gratuitement » (268).
La violence du propos
Les termes les plus durs utilisés par Matthieu ne se retrouvent pas dans les écrits de Marc et de Luc 3. Par exemple, le passage de la guérison du serviteur du centurion est commun aux trois évangélistes. Matthieu est le seul à émettre une condamnation très dure excluant les fils du royaume (les juifs fidèles à la tradition) dans le lieu des pleurs et des grincements de dents (Mt 8, 12). L’insistance sur un jugement impitoyable relève de l’apport de la communauté matthéenne, nous disent les auteurs, la condamnation que Matthieu met dans la bouche de Jésus est la marque de ces hostilités intercommunautaires, postérieures à la mort du maître. (155).
Mais plus largement
Matthieu est aussi celui qui nous a transmis un jugement dernier pareil à nul autre dans le fameux chapitre 25, versets 31 à 46. Je laisse la parole aux auteurs qui commentent si bien ce passage : « … Si d’autres cultures ont pris la défense des démunis, la révolution est, d’une part, de comprendre qu’ignorer le petit c’est ignorer Dieu, d’autre part, de mettre dans le geste de compassion le seul et unique critère de la rencontre décisive avec Dieu. Ce n’est pas le fait d’être chrétien qui sauve, c’est l’acte d’amour désintéressé. » (323)
Dans cet évangile, il y a donc des propos violents et malsonnants qui paraissent en contradiction avec le message même du Christ. Ces propos ont été tenus dans un contexte précis, dans une intention bien particulière. Mais il y a aussi ce programme, toujours nouveau, exigeant, de l’amour inconditionnel, du pardon, du Royaume à faire grandir…
1 Jésus selon Matthieu, Colette et Jean-Paul Deremble, éditions Lethielleux, Paris, 2017
2 Entre parenthèse, nous indiquons le numéro de la page du livre où se trouve la citation ou l’idée clé.
3 Voir par exemple la parabole de « la paille et de la poutre », Mt 7, 1-6. Le verset 6 est propre à Matthieu
