Tiré du magazine paroissial L’Essentiel, secteurs Monthey et Haut-Lac (VS), juillet-août 2021
Comme le disait Tolkien lui-même, «Le Seigneur des Anneaux est une œuvre fondamentalement religieuse et catholique… L’élément religieux est absorbé dans l’histoire et le symbolisme.» Voici quelques thèmes et symboles chrétiens dans le roman.
PAR BERNARD HÉRITIER
PHOTOS : YASMINA POT, CHŒUR DES COLLÈGES DE SION 2019
Le symbole est un signe qui transfigure. Il jette un pont entre notre matérialité et une signification plus grande afin d’aboutir à une illumination divine. Les religions font grande place aux symboles pour saisir intuitivement le divin. Ainsi, le visible devient reflet de l’invisible et le terrestre fait face au céleste.
« Le Seigneur des Anneaux est une œuvre fondamentalement religieuse 2 », mais pas un livre de religion. Tolkien voulait écrire un roman d’inspiration « chrétienne », non faire œuvre de « religion ». La religion est d’ailleurs singulièrement absente de son roman. Les thèmes chrétiens sont donc comme « cachés » dans l’œuvre. Car dans le roman il n’y a pas de prêtres mais des sorciers : Gandalf, Saroumane ; pas d’église : Fondcombe évoque l’au-delà celtique mais est d’abord sanctuaire de paix ; et le mariage d’Arwen et Aragorn se célèbre sans prêtre ni liturgie.
La Quête contre le Mal
La Quête de la Communauté de l’Anneau entrevoit (Révélation) la Victoire finale contre le Mal (le Jour du Jugement) par le Retour du Roi (la Parousie, retour définitif du Christ) qui ouvre l’accès aux Havres gris (Paradis). Cette Quête démarre un
25 décembre et s’achève un 25 mars, jours de Noël et de la Crucifixion. Elle suit donc la mission terrestre du Christ.
La lutte finale se déroule autour de Minas Tirith, symbole de la Jérusalem céleste : sept cercles l’entourent comme les sept ciels des Anciens, rappel des sept planètes, degrés permettant de monter vers Dieu : être au
7e ciel, Gloire à Dieu au plus haut des cieux, tout en évoquant notes de musique et couleurs de l’arc-en-ciel. On le voit, ce roman de Quête est extrêmement complexe et fouillé.
Les vertus
Le livre est construit sur les vertus. Les
vertus cardinales sont une force qui pousse à faire le Bien, comme les points cardinaux qui orientent nos choix. Le cœur du message de Tolkien est cette phrase jaillie dans l’obscurité de la Moria (Enfer) : « Tout ce que nous avons à décider,
c’est ce que nous devons faire du temps qui nous est imparti ». Commentée ainsi : « Oh ! C’est par ici… ! L’air est moins nauséabond. »
Gandalf (Jésus) définit la liberté chrétienne comme ce choix du Bien à réaliser dans nos vies.
La prudence choisit les justes moyens pour accomplir le Bien : choix des chemins (passer par la Moria), aides habilement requises (Fangorn).
La patience maîtrise les instincts : les hobbits doivent dépasser appétits, curiosités primaires et joyeuses insouciances, à l’image de nos petites vies humaines qui doivent dépasser leurs conforts pour trouver du Sens. Pippin, joyeux luron, va devenir garde d’élite et tue un Troll. Merry, amateur de vin, d’herbe à fumer, de fêtes et de siestes, devient écuyer de Théoden et aide Eowin à tuer le Roi-Sorcier d’Angmar. Sam vaincra naïveté et timidité, trahisons et déceptions. L’esprit aventureux de Frodon est trop téméraire. Mais il provoquera la défaite du Mal.
La force d’âme résiste aux tentations, surmonte les obstacles. Car il faut du courage contre Cavaliers noirs, gobelins, Uruk-hais de Saroumane et armée de Sauron.
La justice donne ce qui est dû. Ainsi, en conclusion du drame, les biens reçus correspondent au profil des héros : Aragorn, sacré roi du Gondor, son amour pour Arwen est enfin célébré. Le courage d’Eowyn rencontre l’amour de Faramir. Loyauté et fidélité de Sam lui permettent de consacrer sa vie à son jardin et au service de son pays. Elu maire de Hobbitebourg, nommé conseiller du Royaume du Nord, il rejoint Tol Eressëa. Et Frodon, blessé mais pardonné, va au Paradis.
Mais ces vertus cardinales ne suffisent pas. Elles sont transcendées par les vertus théologales.
Car seul Dieu peut aider à vaincre le Mal. Le nom adolescent d’Aragorn était Esteln, synonyme de Foi et d’Espérance. Ce qu’il exprime ainsi : Il nous faut partir chagrins, mais non point désespérés. Vois donc, au-delà il y a bien plus que le souvenir ! Sa Quête voulait plus que récupérer son royaume, car sa Foi en la Victoire était Espérance de Vie éternelle.
Sam, l’humble jardinier, est le plus pur symbole de ces vertus divines. Perdu au cœur du Mordor, tout espoir éteint, il veille sur le corps de Frodon. Soudain, le ciel s’entrouvre sur une étoile brillante qui fait de l’Ombre : Une petite chose transitoire : il y avait à jamais hors de son atteinte de la lumière et une grande beauté. Et il s’endort, confiant (Foi). Car il reste toujours l’Espérance : après la défaite, la victoire finale. Et la motivation de Sam, c’est son amour désintéressé (Charité) pour Frodon.
Le Mal et la Grâce
La mission de Frodon est un échec, celui de nos pauvres volontés face à la convoitise (péché originel). Incapable de résister au Mal, il en gardera blessure.
C’est là qu’intervient Gollum, si corrompu par le Mal. En arrachant le doigt de Frodon, l’anneau lui revient mais, dans la lutte qui suit, précipité accidentellement dans la fournaise, il détruit l’anneau. Ainsi même le Mal joue un rôle dans le plan du Salut : D’un Mal, Dieu peut toujours tirer un plus grand Bien, dit la théologie. La finale du Seigneur des Anneaux affirme que la Grâce de Dieu advient même au plus sombre de nos vies et les trois aigles qui recueillent les rescapés rappellent l’Exode : Vous avez vu ce que j’ai fait à l’Egypte, et comment je vous ai portés sur des ailes d’aigle et amenés vers moi. Car l’Egypte est le lieu symbolique du Mal et de tous les esclavages, et l’aigle, l’Amour infini de Dieu pour l’être humain, son Image.
1 Lettre 142, tiré de J.R.R. Tolkien, Lettres, réalisé par Humphrey Carpenter
et Christopher Tolkien, éditeur français Christian Bourgois, 2005
2 Lettre 151
Un mot sur l’auteur de l’article
De Vouvry par sa mère, de Savièse par son père, Bernard Héritier fait une maturité à Sion, une licence en théologie et un diplôme de chant à Fribourg. Il fonde le Chœur Novantiqua, dirige la Schola, fonde le Chœur des Collèges de Sion puis la Maîtrise de la cathédrale. Plusieurs prix à son actif : Ville de Sion, Etat du Valais, municipalité de Savièse, médaille « Bene merenti ».
Compositeur, il a écrit près de deux cents œuvres pour la liturgie et enregistré une trentaine de disques. Père de six enfants, il est ordonné diacre en 1998.
Bernard Héritier vient d’écrire un ouvrage sur Hildegarde de Bingen ; voir notre suggestion de lecture en page 19.

