
La mort a ceci de contrariant qu’elle est le seul rendez-vous auquel personne ne peut se soustraire. Les expériences de mort imminente (EMI) sont les seuls contretemps de cette inévitable rencontre et les souvenirs s’y référant sont indélébiles. Les récits racontent l’absolue félicité, mais aussi la peur intense. Avant-goût de l’enfer pour les uns et assurance du paradis pour les autres… Et l’Eglise dans tout ça, qu’en dit-elle ?

Par Myriam Bettens | Photos : DR
Par définition, personne ne peut revenir faire le compte rendu de ce qu’il a découvert « de l’autre côté ». Or, confrontés à un danger vital, certains racontent ce qu’ils ont vécu au moment où leur existence semblait suspendue. Depuis que le psychiatre américain Raymond Moody a popularisé le phénomène des expériences de mort imminente (EMI) avec son livre Life After Life (1975), les témoignages se sont multipliés. Aujourd’hui, ces phénomènes sont documentés. En revanche, leur signification et ce qu’il se passe au moment où les souvenirs de ce vécu se forment ne font pas consensus.
L’enfer des souvenirs
Les EMI désignent un ensemble de perceptions cognitives rapportées à la suite d’un arrêt cardiaque, d’un coma, d’un accident ou de toute autre situation critique. On retrouve un vocabulaire commun à la majorité des récits avec des éléments comme la sensation de sortir de son corps, le passage dans un tunnel, une lumière intense, la rencontre de personnes décédées, une revue de vie ou encore un profond sentiment de paix. Ces EMI dites « positives » sont fréquemment associées à une spiritualité accrue, une appréciation plus forte de la vie, davantage de compassion et une diminution de la peur de mourir. Plusieurs études soulignent d’ailleurs la durabilité de ces changements chez la majorité des patients observés.1
Mais toutes les EMI ne sont pas un long tunnel tranquille, loin de là. Les expériences négatives, quoique moins étudiées, sont aussi appuyées par des témoignages. Une revue systématique publiée en 2025 rapporte que quatorze pour cent de tous les récits analysés comportaient des éléments négatifs. La peur intense, la solitude, le vide, un sentiment d’enfermement, un environnement vécu comme infernal et une impression de jugement y dominent. Ces souvenirs, tout aussi durables que ceux des EMI positives, induisent confusion, détresse émotionnelle et traumatismes persistants. Avant-goût de l’enfer pour les uns et assurance du paradis pour les autres ?

Signes du Ciel
« L’Eglise catholique n’a jamais émis d’appréciation théologique officielle de ces expériences, sans toutefois les rejeter », rappelle Arnaud Join-Lambert, professeur à l’Université catholique de Louvain. Il relève encore une décision importante validée, en 2024, par un document du dicastère pour la Doctrine de la foi. Le texte, passé largement inaperçu, demande de ne plus recourir à la catégorie de « supernaturalité » pour interpréter des apparitions, visions ou révélations privées, de ne plus leur reconnaître un caractère surnaturel et de demander aux évêques de ne pas davantage se prononcer sur ces expériences. Car « au fond, l’Eglise catholique insiste sur le respect de l’autonomie de la science, en l’occurrence des sciences bio-neuro-médicales, tout en ne restreignant pas l’action possible de l’Esprit ».
L’ancien directeur du Bureau des constatations médicales du sanctuaire de Lourdes, Patrick Theillier, estime quant à lui, que « les EMI sont en accord avec l’enseignement de l’Eglise ». Il est d’ailleurs « convaincu qu’elles n’arrivent pas par hasard et sont un signe pour notre temps ». Il va même plus loin : « Elles apportent une confirmation que l’âme humaine est habitée par une autre réalité d’ordre spirituel, reliée à Dieu et appelée à la vie éternelle. »
Interrogé sur la question, Arnaud Join-Lambert affirme pour sa part « que l’on doit toujours écarter le vocabulaire de la preuve dès que l’on aborde les EMI ». Ces expériences « marquent en profondeur les personnes, mais elles ne prouvent rien quant à un éventuel au-delà. Que la mort soit un passage vers un ailleurs demeure un acte de foi », souligne l’auteur de Les expériences de mort imminente : hallucinations ou lumières sur l’au-delà ? Car pour lui, « si les contenus de la foi étaient « démontrés », l’être humain serait obligé de « croire », perdant sa dimension de liberté qui est essentielle à la foi chrétienne ». Patrick Theillier juge que « ces signes du Ciel », comme les miracles, « nous laissent libres. Mais si on les prend en compte, ils changent la vie ».
L’« au-delà » de la conscience
Un constat que partage Jacques Besson, psychiatre et professeur honoraire de l’Université de Lausanne, récemment décédé. « Ce qui se vérifie, c’est qu’il y a un avant et un après, que tout se reconfigure dans la vie de la personne ». Quant au reste, il reconnaît que les EMI « sont une énigme pour la science ». Travaillant depuis longtemps à la relation entre psychiatrie, neurosciences, religion et spiritualité, il émet l’hypothèse d’un accès, « à quelque chose de plus grand que nous, qui ne dépend pas de l’espace et du temps tels que nous les vivons », dans les moments d’EMI. Ces expériences seraient l’expression d’un « retour à une conscience plus grande, originelle, créative, lumineuse, une conscience universelle », que les modèles scientifiques classiques n’expliquent pas. « La science […] doit reconnaître ses limites et laisser de la place à des modèles alternatifs », note-t-il encore.
L’approche de Sonia Barkallah mêle modèles classiques et scientifiques. Réalisatrice du film Témoins, dont la première suisse a eu lieu à Sierre en 2025, elle a été sollicitée par certaines paroisses pour parler des EMI. Sonia Barkallah considère que certains aspects observables des récits, notamment des perceptions de l’environnement extérieur au corps, peuvent être soumis à des protocoles et à des vérifications. Elle présente donc ces témoignages aux scientifiques, afin de recueillir leurs arguments et construire avec eux un dispositif permettant de les examiner. Néanmoins, « la partie transcendantale des EMI n’est pas du ressort de la science, car elle n’est pas vérifiable ». Elle avance toutefois l’idée que ces expériences, bonnes ou mauvaises, pourraient avoir une fonction transformatrice. Au-delà du caractère spectaculaire, ce qui compte reste ce que l’individu en fait ensuite.
Les expériences de mort imminente demeurent suffisamment troublantes pour mériter mieux que le mépris rationaliste ou la crédulité béate. Le paradis reste donc une promesse de foi, non une destination dont les EMI fourniraient les coordonnées GPS. Quant à l’enfer, il demeure une réalité doctrinale définie comme séparation de Dieu, non un paysage que l’on pourrait cartographier à partir d’un récit de réanimation.
1 Cf. The Lancet (2001), Mortality (2022), Resuscitation (2023).
Tous à la même enseigne
Les expériences de mort imminente sont rapportées dans d’autres religions et cultures. Une étude de 2023 a analysé les récits d’un point de vue culturel et religieux. Les thèmes sont récurrents (sortie du corps, tunnel, perceptions spirituelles ou religieuses) avec toutefois des différences culturelles dans le « décor » entourant l’expérience et la manière de l’expliquer. La culture modifie-t-elle réellement l’expérience ou seulement la manière dont on la reconnaît, la mémorise et la raconte ?






















