
Joues roses, fesses rebondies et sourire énigmatique, l’imaginaire populaire et chrétien associé aux anges est parsemé de clichés. Cette représentation digne de bibelots de garden center semble pourtant bien loin des descriptions que nous livre la Parole. Alors qui sont ces ambassadeurs célestes ?

Par Myriam Bettens | Photos : Unsplash, DR
Dans son Enquête sur la langue, la religion et la culture datée de 2019, l’Office fédéral de la Statistique (OFS) relevait que près d’un Suisse sur deux croit que des anges et des êtres surnaturels veillent sur nous (45 %). En 2024, 48 % des Helvètes affirmaient adhérer à l’idée qu’une force supérieure – dont les anges font partie – guide nos destinées. Rien d’étonnant à cela : la présence des anges est « attestée » dans les trois religions du Livre, mais également dans d’autres textes sacrés plus anciens, relève Thomas Römer, bibliste titulaire de la chaire « Milieux bibliques » au Collège de France, lors d’une conférence à Genève. Il est aussi intéressant de noter que plus d’un quart des personnes croyant à l’existence des anges se dit sans appartenance religieuse, signe que ces créatures célestes sont plébiscitées bien au-delà des frontières de la foi.
Une myriade d’éch… anges
Inutile de fouiller les textes anciens pour déceler leur présence. Il suffit pour cela de se rendre dans la banlieue zurichoise. En effet, durant près de 20 ans, le pasteur réformé Peter Schulthess a publié une étrange annonce dans les journaux locaux. Il recherchait des témoignages de personnes ayant rencontré un ange. Opérations de sauvetage, visions d’ailes déployées ou encore avertissements, il raconte ce que des témoins lui ont rapporté dans Wie Engel begleiten 1 [ndlr. comment les anges nous accompagnent] et se forge, par la même occasion, la conviction que ces émissaires célestes existent bel et bien. « Ce qui est frappant, c’est que, dans tous les cas, la vie de mes témoins s’en est trouvée bouleversée. La rencontre avec un ange marque toujours une rupture. »
« La mission principale des anges est de nous mettre en contact avec notre source, notre origine, Dieu » et il n’est même
« pas nécessaire d’avoir la foi » pour voir ces gardiens à plumes agir dans nos vies. « Tout le monde fait l’expérience de l’implication des anges, il est simplement question d’ouverture à l’interprétation d’une expérience. » Il ajoute encore : « Si quelqu’un pense que Dieu est toujours à ses côtés, il sera convaincu qu’il doit sa chance à Dieu et non au hasard. » Serait-ce à dire qu’à travers le hasard, ou même les anges, c’est Dieu qui veut passer incognito ?
Gueule d’ange
« Parfois, on ne sait pas si c’est Dieu ou un intermédiaire qui parle. Comme dans l’histoire du buisson ardent. […] L’ange se confond avec la voix divine », explique Thomas Römer. Pas si facile donc de le reconnaître. « On ne peut pas savoir si c’est un humain, un être entre les dieux et les hommes. » De quoi laisser les témoins d’EVNI (Etres Volants Non Identifiés), encore plus perplexes. D’ailleurs les protagonistes de la Bible ne parviennent à les identifier que « grâce aux mots que ceux-ci prononcent ». Toutefois, selon le théologien dominicain Adrian Schenker, les anges « autres que Dieu lui-même sous apparence humaine » sont des entités créées avec des fonctions bien définies. « Leur représentation reste globalement stable de l’Ancien au Nouveau Testament, avec un développement tardif des noms propres [ndrl. Gabriel, Michel, Raphaël]. » Quant à leur hiérarchisation dans l’organigramme céleste (VIe siècle), on la doit au Pseudo-Denys et au pape Grégoire le Grand. « En leur donnant des missions spécifiques, ils pouvaient ainsi montrer l’action multiple de Dieu par le ministère des anges sur la terre », pointe le dominicain. Ces êtres sont classés en triades, chacune composée de trois rangs et de trois créatures.
En simplifiant à l’extrême, on peut distinguer trois catégories d’anges : ceux qui travaillent, ceux qui combattent et ceux qui contemplent la face de Dieu. Tout en bas de cette échelle se trouvent les entités célestes entrant en contact avec les humains, basiquement, les Anges, le terme même, ángelos en grec signifiant « messager ». Viennent ensuite les Archanges, l’équivalent d’un conseil rapproché ; puis les Principautés, chargées de guider et inspirer les nations. Au second échelon, les Puissances, les Vertus et les Dominations, y sont répertoriées. Ces êtres-là, combattent les démons, transmettent les signes et miracles, ainsi que les commandements divins. En somme, toutes des créatures qui correspondent plus ou moins à l’idée que l’on peut se faire des anges. Par contre, au dernier niveau, le plus haut, se situent des entités dont les caractéristiques détonneraient sur les cartes de Noël. Ce dernier chœur est composé des Séraphins, Chérubins et des Trônes, dont la description laisse… pantois.
Doté de trois paires d’ailes (Es 6, 1-7 ; Ez 1, 11) couvertes d’innombrables yeux dans certaines descriptions (Ap 4, 6-8), la principale fonction du séraphin est de louer Dieu. Son nom dérive du verbe hébreu saraph, littéralement « brûlant ». Quant aux chérubins, rien à voir avec de petits enfants dodus pourvus d’ailes de moineaux. Il est plutôt question d’êtres possédant quatre visages, autant d’ailes et un corps couvert d’yeux (Ez 1, 10), dont la mission peut s’apparenter à une garde rapprochée. Enfin, les trônes sont des roues tournoyantes recouvertes d’yeux (Ez 10, 9-13) conduites par les séraphins et constituant le siège de Dieu.
Que retenir de ces détails hiérarchiques, descriptifs et nominatifs ? Emily, ma petite fille de six ans, ne s’en embarrasse guère.
La vérité sort de la bouche de nos chérubins
Sur le chemin de l’école, elle traînasse, regarde par-dessus son épaule, cherche quelque chose du regard. « C’est mon ange gardien. Il me surveille », lance-t-elle alors laconiquement. Un froncement de sourcils plus tard – les adultes ne comprennent définitivement rien, pense-t-elle sûrement – elle poursuit : « Ce matin, à la récréation, il me regardait jouer. Ensuite, il est venu s’asseoir à côté de moi au coin vétérinaire. » Cette explication ne souffre aucune contestation. Son regard – à l’image des milliers d’yeux du chérubin fixés sur vous – est capable, à lui seul, de vous couper les ailes. Tout d’un coup, Emily s’arrête, se déporte un peu sur le côté : « Pousse-toi, on va le laisser marcher devant nous »… C’est là que l’on comprend ce que signifie vraiment l’expression « un ange passe ».
1 Peter Schulthess, Wie Engel begleiten: Erfahrungen aus biblischer und heutiger Zeit, mosaicstones gmbh, 2009, 160 p.
Ni prier, ni invoquer
« Au départ, les anges ne portaient pas de nom, justement pour réfréner l’envie de les prier. Ce qui ne peut être nommé ne peut être invoqué. Nos prières doivent aller à Dieu afin qu’il envoie ses anges pour nous », souligne le frère Adrian Schenker. D’ailleurs, la fête des Anges Gardiens (2 octobre) ne célèbre aucune de ces créatures nominativement, précise-t-il encore. Le New Age s’est réapproprié la figure de l’ange en la laïcisant. Appelés « esprit guide » ou « entité lumineuse », ces êtres deviennent tour à tour thérapeute et oracle, « ce qui sort clairement du cadre angélique chrétien », affirme Jean-Christophe Thibaut, prêtre du diocèse de Metz et spécialiste des courants ésotériques.

