Le bibliste Thomas Römer insiste sur la nécessité d’entretenir et d’enseigner une distance critique envers la Bible. Loin de s’émouvoir de cette « désacralisation » du texte, il estime que cette lecture ne remet nullement en cause les fondements de la foi.

Par Myriam Bettens | Photos : Collège de France, DR
Certains s’émeuvent de la manière dont vous désacralisez la Bible…
Cela arrive assez souvent (rires). Certains lecteurs ont un rapport immédiat aux récits bibliques, imaginant que les événements se sont déroulés exactement comme décrits. Je ne cherche pas à brusquer les gens gratuitement, mais à apporter un éclairage critique indispensable, surtout dans le contexte sociopolitique actuel, où la Bible est utilisée à tort et à travers. L’historicité même des faits relatés dans certains récits bibliques n’était pas l’enjeu principal des auteurs et cela peut déranger certaines personnes aujourd’hui.
Les détracteurs de la lecture historico-critique1, dont vous êtes un disciple, estiment qu’elle met en péril les fondements de la foi…
On en revient à la question du rapport entre foi et historicité des événements. Bien que les historiens puissent légitimement chercher à distinguer le factuel du non-factuel, on ne peut pas mesurer la valeur d’un texte à son historicité. Cela ne signifie pas pour autant que la Bible soit une pure invention née à partir de rien. Même les récits mythiques contiennent des « traces de mémoire ».
Justement, pourquoi cette absence de « vérité » historique dans la Bible pose autant problème ?
Cela pose surtout problème à des milieux chrétiens littéralistes, qui ont une vision positiviste de la Bible. C’est-à-dire que ce qui est vrai doit être historique. Faut-il vraiment croire à des événements absurdes sur le plan historique, pour défendre l’historicité de la Bible ? La « vérité » du texte se trouve-t-elle réellement là ?
Où se trouve la « vérité » du texte pour vous ?
C’est une vérité liée à la question du sens et de l’identité religieuse ou philosophique lorsqu’on se trouve face à ces textes.
Peut-on aller jusqu’à dire que cette absence de certitudes fait les affaires des courants littéralistes ?
Ils prétendent prendre la Bible à la lettre, mais une lecture littéraliste intégrale est impossible, car elle impliquerait d’adopter des pratiques telles que la polygamie ou l’esclavage. Les littéralistes opèrent une sélection des textes qui les arrangent, ignorant les uns et exhumant les autres selon les besoins du débat. L’existence même de quatre Evangiles, avec leurs divergences, est un signal que les auteurs bibliques cherchaient à restituer une réalité complexe par différentes perspectives. Cette pluralité fait partie intégrante du judaïsme au travers de la tradition talmudique de discussion permanente du texte et je plébiscite cela.
En voulant absolument prouver l’historicité des textes, n’expulse-t-on pas Dieu de la Bible ?
Les approches qui tentent de « sauver » la Bible en cherchant des explications « rationalisantes » aux événements rapportés desservent le texte. Cela sous-entend, sans le dire, sortir Dieu de la Bible. Ces tentatives n’acceptent pas ce que l’on appelle le miracle et ne rendent pas justice au texte biblique qui veut justement insister sur quelque chose qui contre toutes les évidences.
1 La méthode historico-critique est une approche scientifique pour étudier les textes anciens, notamment la Bible. Elle vise à replacer les écrits dans leur contexte culturel d’origine et à analyser de manière critique les étapes de leur production.
Caïn-caha
Le mariage de Caïn demeure, entre autres, l’un des récits les plus débattus de la Bible. Où Caïn aurait-il pu trouver à se marier alors qu’il était supposément seul avec sa famille sur terre ? Débat « typiquement moderne » selon Thomas Römer. Le mythe n’obéit pas à une logique de cohérence factuelle, mais se concentre sur le fait que Caïn, meurtrier originel, est protégé par Dieu et qu’une descendance lui est assurée pour que la civilisation puisse naître. L’apparition d’une femme n’est mentionnée que comme un élément narratif nécessaire pour répondre à cette question. Vouloir expliquer ce que le texte laisse implicite, c’est passer à côté de la véritable portée du mythe, qui est de fournir une réflexion profonde sur la survie de l’humanité malgré sa part de violence.
Bio express
Thomas Römer est exégète, philologue et bibliste suisse d’origine allemande. Professeur d’Ancien Testament à l’Université de Genève, puis de Lausanne, il occupera ce poste durant près de trente ans. Il a été nommé en 2007 au Collège de France et il y occupe la chaire Milieux bibliques. En 2019, il devient le premier « non-Français » à qui l’on attribue la charge d’administrateur du Collège.
