
Par Laure Barbosa
Photo: www.la-croix.comEn cette période trouble où l’Eglise est questionnée par ses propres scandales, au pied d’un mur qu’on dit monté de cléricalisme, l’expérience des chrétiens d’Orient tend un miroir enrichissant. Invitation à une redécouverte essentielle ?
Grain de sable dans un océan musulman, la situation précaire des chrétiens implantés depuis les temps apostoliques dans le Proche-Orient arabe s’avère porteuse de sens et d’espérance. Minorité religieuse en des pays ravagés par la crise économique, sociale, politique, les guerres du pétrole et la montée de l’islamisme radical, bon nombre de ces croyants éprouvés, réprimés et menacés, choisissent de rester. Message d’humilité et de persévérance, la vie difficile de ces Eglises, interpellation et témoin fidèle de l’amour du Christ, accueille même par endroits une vague de convertis. La présence des chrétiens arabes dans ces contextes explosifs demeure décisive, gardienne de l’enjeu de la diversité et chance pour le dialogue et la paix.
A l’heure où les défis interdisent à l’Eglise de camper sur ses positions, retentit le même appel à avancer en eaux profondes, oser avoir besoin des autres pour jeter le filet à nouveau. Si l’on n’est pas prophète en son pays, il convient de s’expatrier, sortir de soi et de sa zone de confort, se faire soi-même l’étranger pour devenir parole, île, pont, hospice et relais d’amour. Cette dynamique de dépouillement, voire d’enfouissement pour retrouver l’audace de l’Evangile rappelle l’héritage spirituel d’un Charles de Foucauld. Nos vies sont vouées à l’échange ou à l’échec.
En ce mois de décembre, l’Eglise d’Algérie partage justement la bonne nouvelle de la béatification à Oran de ses 19 martyrs : lumière pour le monde et modèles de vie chrétienne en leur vie donnée pour des petits, des malades, l’amitié et la fraternité avec leurs voisins musulmans. Mgr Claverie et ses compagnons, dont les moines de Tibhirine, ont choisi de risquer leur vie pour rester, jusqu’au bout, fidèles à leur foi et leur conscience, en solidarité profonde avec leur terre d’accueil. Pierre Claverie décrivait ainsi la fine pointe de toute vocation évangélique : « Aller à la rencontre d’hommes et de femmes de notre temps, et leur signifier par toute notre vie que nous nous reconnaissons tous frères et sœurs en humanité, follement aimés de Dieu, membres de la grande famille humaine, sans distinction de race, de couleur, de culture, et même de religion. » Magnifique source d’inspiration lestée de leurs vies, que ce ministère de bonté et de douceur, façon d’être au monde pour le monde, comme le levain dans la pâte.
A lire
Pierre CLAVERIE, Petit traité de la rencontre et du dialogue, Paris, Cerf, 2004.
Claude RAULT, Désert, ma cathédrale, Paris, Desclée de Brouwer, 2008.« Notre chance, en Algérie est d’être assez démunis – mais l’est-on jamais assez ? – de nos richesses, de nos prétentions et de notre suffisance pour pouvoir entendre, accueillir, partager du peu que l’on a. Remercions Dieu lorsqu’il rend son Eglise à la simple humanité, sans costumes d’apparat ou d’emprunt, sans fards ni clinquants dérisoires. Réjouissons-nous de tout ce qui peut nous rendre accueillants et disponibles, plus soucieux de nous donner que de nous défendre. Le disciple envoyé par le Christ est l’homme dans sa simple humanité, l’homme léger, disponible, dépouillé de tout ce qui l’encombre et l’alourdit. L’homme qu’on ne confond pas avec son argent, ses diplômes, ses décorations… Disponible pour aimer, au prix de ce qu’il a de plus précieux, sa vie. »
Mgr Pierre Claverie, 1re homélie 9.10.81, cathédrale d’Oran
