Dieu se met au vert

Dieu se met au vert

Aujourd’hui à en croire certains, chacun doit être écoresponsable, vivre dans un écoquartier avec son petit écojardin. Mais bientôt tous les écogestes ne suffiront plus à sauver notre planète. Il faut donc revenir à des fondamentaux sous peine de finir dans des écocimetières. Le point sur l’écospiritualité.

Par Myriam Bettens | Photos : DR, Pxhere, Pixabay

Pour les tenants de l’écospiritualité, changer le monde passe avant tout par une transformation de soi-même. Figure emblématique de ce mouvement en francophonie, Michel-Maxime Egger pointe le besoin de retrouver un équilibre intérieur. Selon lui, les problématiques écologiques et socio-économiques sont spirituelles et manifestent une perte du sens. Cette inclination à lier écologie et spiritualité fait partie d’une tendance nouvelle en Suisse romande. On entend des écologistes faire référence à des thèmes spirituels comme des acteurs religieux intégrer la transition climatique à leur spiritualité. C’est ce qu’ont observé les chercheurs de l’enquête Vers une spiritualisation de l’écologie ? soutenue par le Fonds national suisse (FNS) et menée par une équipe de recherche sous la direction d’Irene Becci à l’Université de Lausanne. Christophe Monnot s’intéressait particulièrement aux liens entre Eglises et écologie dans le cadre de ce projet. Il constate que dans la complexité de la crise climatique, le religieux par ses grands récits fournit des moyens simples et pratiques d’aborder cette crise.

« Malgré la sécularisation, une part importante d’individus reste en quête de sens. L’écospiritualité permet de réenchanter les aspects alarmistes de la crise. L’accent sur la responsabilité individuelle redonne un but à cette militance », relève Christophe Monnot, maître de conférences à l’Université de Strasbourg. « Ces spiritualités autour de l’écologie sont moins contraignantes et dogmatiques que les religions. Nous les avons désignées comme une forme subtile de spiritualité. » Pour Nils Phildius, l’écospiritualité implique « un travail des profondeurs ». Ce pasteur officiant pour l’Eglise protestante de Genève (EPG) estime que nous avons perdu « le rapport au vivant sacré ». Ceci a conduit l’humanité à la situation dans laquelle elle se trouve actuellement. Depuis deux ans, l’EPG a créé un poste autour de ces questions, afin « de retrouver le lien avec le créé » et Nils Phildius l’occupe depuis septembre 2020. Encore en phase exploratoire, le réformé désire s’appuyer sur les propositions du Laboratoire de transition intérieure, fondé en 2017 par Pain pour le Prochain et Action de Carême. Ce projet postule que la transition socio-écologique véritable implique une mutation des cœurs et des consciences par une profonde révision des valeurs qui sous-tendent nos modes de vie. Il s’inscrit dans le mouvement plus large de l’écopsychologie.

Les ateliers pratiques invitent à explorer le lien au vivant.

« Témoigner des émotions qui habitent chacun et faire le point sur ce qui émerge en nous » fait partie intégrante du parcours d’écospiritualité lancé en septembre dernier au Centre Sainte-Ursule de Fribourg. Destinés à prendre conscience de l’urgence climatique en se connectant à ses émotions, ces ateliers s’inspirent du « Travail qui relie » (TQR) de l’écopsychologue Joanna Macy. Les ateliers pratiques de TQR invitent à explorer le lien au vivant, à ressentir et exprimer les émotions, souvent négatives, face à un système destructeur de vie et à construire progressivement une éco-cons­cience. Déployés sur cinq rencontres, à raison d’une séance par mois, l’animatrice Sœur Laurence Foret invite ainsi les transitionneurs en herbe à changer d’attitude vis-à-vis de la Création, en éprouvant intérieurement, à partir d’exercices pratiques, gratitude et compassion vis-à-vis de la Terre. « Ce changement de positionnement débouche sur un engagement concret dans la durée, car enraciné dans une relation différente au vivant », note-t-elle. Christophe Monnot relève néanmoins que « les limites à la sacralisation de la nature se pose fortement », bien que « l’écospiritualité dispose de ressources positives pour appréhender les problématiques écologiques ». Dès les années 1970, au début de la prise en compte de la Création dans la théologie, la tension entre animisme et christianisme a immédiatement été soulevée. Nils Phildius souligne aussi le danger de faire de la nature un Dieu. Pour lui, la mission de l’écospiritualité doit avant tout rester le moyen de « revenir à un rapport à la nature « don de Dieu » » en nous rappelant sans cesse que nous faisons partie intégrante de cette Création.

Du cœur aux mains

L’initiative EcoEglise, lancée en Suisse romande en octobre dernier par plusieurs œuvres d’entraide chrétiennes, arrive au constat que les ressources humaines et terrestres atteignent leurs limites. Il est donc urgent d’agir. L’objectif : offrir un éventail d’idées pratiques à mettre en œuvre dans sa communauté afin de concrétiser le désir de prendre soin de la Création dans les divers domaines impliquant l’Eglise. Les paroisses intéressées peuvent se soumettre à un écodiagnostic sous forme de questionnaire à choix multiples (QCM) afin d’évaluer les points à améliorer. Les domaines sont subdivisés en cinq catégories (célébrations et enseignements, bâtiments, terrain, engagement local et global, mode de vie) et permettent aux communautés « d’amorcer un changement qui parfois paraît insurmontable » aux dires de Lara-Florine Schmid, coordinatrice technique du projet. Elle souligne toutefois que « le changement de cœur amène du sens à toutes les autres actions ». En bref, l’écologie doit passer du cœur aux mains.

Les Eglises ratent-elles le coche ?

A l’occasion de la Journée internationale du climat, l’évêché de Lausanne, Genève et Fribourg a révélé son bilan carbone pour l’année 2019. Est-ce là le signe d’une transition écologique bien implantée et vécue dans les milieux ecclésiaux ? Ce n’est pas ce que semble dire Christophe Monnot dans son dernier ouvrage. Eglises et écologie. Une révolution à reculons, paru aux Editions Labor et Fides (2020), pointe plutôt la lenteur des Eglises catholiques comme protestantes à se mettre au vert.

La « révolution verte » s’est effectuée à reculons dans les Eglises, cela d’autant plus en Francophonie…
Christophe Monnot : Plusieurs facteurs expliquent ce retard. Les Eglises ne peuvent pas se lancer dans plusieurs projets simultanément, la justice sociale étant restée prioritaire. Les questions écologiques ont été déléguées à des œuvres chrétiennes externes. Il faut aussi relever que les ressources des Eglises romandes sont moins élevées que celles de leurs consœurs alémaniques.

Vous attribuez à l’Eglise le rôle de suiveuse. Est-ce contrainte par une prise de conscience plus générale qu’elle a dû se mettre au vert ?
CM : Les Eglises auraient pu être prophétiques, car il existait déjà très tôt des théologies en ce sens. La bulle de Jean-Paul II nommant saint François comme patron des écologistes date de 1979 ! Il a pourtant fallu attendre la pression de la rue et des membres pour que cela avance.

Des études montrent que l’affiliation à une Eglise peut même avoir un impact négatif sur l’engagement écologique.
CM : Oui, mais légèrement négatif. En fait, les membres conservateurs des Eglises neutraliseraient les prises de position et les engagements progressistes des autres. Les non-affiliés pratiquants se considérant comme spirituels sont aussi plus impliqués dans l’écologie.

L’arrivée des Eglises orthodoxes porteuses de conceptions théologiques alternatives sur la Création au sein du Conseil œcuménique des Eglises (COE) a amené un changement de perspective.
CM : Cela a ouvert d’autres voies d’interprétation. Il manquait chez les protestants un chaînon entre les Ecritures et notre lien à la Création. La rencontre avec la compréhension des orthodoxes de l’Esprit Saint, présent dans toute la Création, a permis une réinterprétation plus écologique des textes.

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