Tiré du magazine paroissial L’Essentiel, secteur pastoral de Martigny (VS), septembre 2021
Il y a plus de vingt ans, j’ai accompagné un de mes oncles dans ses derniers jours parmi nous. Il m’en reste un souvenir lumineux et une expérience forte que je vous partage ici.
PAR DOMINIQUE PERRAUDIN | PHOTOS : PIXABAY
Ce matin à la messe, pendant le Credo, une grande joie a ébranlé tout mon être. Un bonheur intérieur que l’on ne saurait expliquer a enflammé mon esprit. Une petite voix susurrait : « Dominique ne te reproche pas ta distraction. Laisse plutôt ton âme rester l’enfant que tu désires être lorsque que tu pries. » La paix envahissait mon âme. Tout à coup, m’est revenu à la pensée, le visage d’un oncle que nous avions hébergé, mon épouse et moi, durant les cinq derniers mois de sa vie.
Il y a de cela plus de vingt ans, un matin, notre oncle arrive chez nous en larmes avec son vélomoteur. Il annonce : « Marie, mon épouse est décédée. » Mon épouse et moi l’avons alors réconforté. Je lui ai dit que, s’il le voulait, je m’occuperais de toutes les formalités. Comme il vivait seul, nous lui avons proposé de prendre pension chez nous quelque temps. Ce qu’il accepta.
Peu de temps après, il me dit : « Dominique, j’ai un cancer. » Durant toute une année, la maladie n’a pas évolué. Il prenait son souper à la maison. Nos enfants étaient heureux de le recevoir. Un soir, après le repas, il me murmura : « Dominique je dois entrer à l’hôpital. » Je regardai mon épouse et, d’un commun accord, nous l’avons accueilli chez nous. Il souffrait beaucoup. Il ne se plaignait jamais. Les infirmières lui prodiguaient quelques soins et, en plaisantant avec elles, il les remerciait chaleureusement.
Non, ce n’était pas une « grenouille de bénitier », mais un dimanche il me dit : « On devrait aller à la messe. » Mon épouse l’aida à se mettre sur son trente et un. Ce que nous ignorions, c’est que ce dimanche-là était un dimanche où avait lieu la fête de la confirmation et l’église était bondée ! Pas une place assise. Il souffrait beaucoup et de la sueur perlait sur son front. Je m’approchais et lui dit : « Viens oncle, on reviendra un autre jour à la messe. » Il me fit des gros yeux et
me rétorqua : « Jésus a certainement plus souffert que moi, donc on reste jusqu’à la fin. »
La souffrance le minait, mais, avec force, il résistait à cette maladie qui le dévorait. Souvent, il m’expliquait sa vie de charpentier et me parlait en patois en disant : « Tous les matins, la caisse à outils sur le dos, à pied du Châble à Verbier, je me rendais au travail pour sept heures. » Il aimait m’expliquer également comment, à l’époque, le bois traversait la frontière en contrebande. En effet, le bois était précieux pour le chauffage l’hiver « Le garde forestier surveillait les contrevenants. Il fallait agir avec ruse », confirmait-il.
Peu temps avant de décéder, il fit un souhait peu banal : il me fit promettre d’apporter sur sa tombe au cimetière la première rose d’un plan qu’il nous avait donné et qui refleurissait chaque année. Je tins ma promesse et chaque année, j’emmenais cette première rose dans un petit pot.
Tout ce que cet oncle a apporté à nos enfants et à notre couple a été un exemple de vie. Un jour, nous voyant un peu tendus, il me dit les larmes aux yeux : « Je crois
que je veux aller à l’hôpital. » A mon
tour je lui fis les gros yeux et lui dit : « Jamais ! » Alors, un petit sourire égaya son visage.
Il s’en est allé un matin comme il était venu, en paix, presqu’avec le sourire. De ma vie, jamais je n’ai vu un homme aussi fier d’avoir accepté tout ce que la vie lui a donné, avec autant de paix, de joie et d’amour. Tout cela dans la souffrance. J’ai ainsi compris que la sainteté n’est pas souvent le fruit d’actions spectaculaires, mais surtout d’un amour humble qui ne s’exprime pas nécessairement au grand jour, mais au fond du cœur et en toute simplicité. Merci mon oncle.
