Notre engagement dans le monde est parfois happé par une visée d’efficacité, de productivité, de rendement, au risque de perdre notre inscription dans le temps réel, nourri de l’attente.
Par Olivier Taramarcaz | Photo : DR
Acheter sans attendre – Nous vivons dans un temps agité, effréné, noyé dans l’immédiateté. Lorsque nous désirons quelque chose, nous voulons l’obtenir tout de suite, ou nous nous en détournons. Nous avons un pouvoir d’achat, soit le pouvoir d’acquérir quelque chose sans le produire, en payant. Si nous désirons un bien, nous l’achetons, sans avoir participé à tisser ce vêtement, à semer la semence de ce fruit. Le fait de semer une graine en terre, de l’arroser, de la voir germer, croître, établit une relation avec le réel, avec une durée. La facilité apparente de payer en échange d’un produit, sans avoir à le produire, dispense de l’engagement dans le réel. En étant dispensés du temps qui produit la maturité, par l’épreuve de la patience, nous participons à devenir des êtres immatures, sans racines, ne portant pas de fruit. Marguerite Duras exprime cette posture de l’homme avide, insatisfait : « On attend toujours quelque chose. […] Quand l’attente est trop longue, alors on change, on attend autre chose qui vient plus vite. » 1
Le pommier âgé de générosité – J’habite Chemin d’en Haut, en Valais. Dans le jardin, jouxtant le chalet situé à 1’300 mètres d’altitude, nous avons planté un pommier, en 2007. Il a donné une centaine de pommes en automne 2022, peu avant les premières neiges. Jusque-là, l’arbre nous a toutefois gratifiés du parfum de ses fleurs, sans produire de fruit. Il a fallu du temps au pommier pour s’enraciner. Si nous l’avions coupé prématurément, nous aurions été privés, sans en mesurer la perte, de pommes issues de la terre où nous vivons. Lorsque je tiens une de ces pommes dans la main, je vois un fruit préparé depuis 15 ans. Cette pomme que je déguste a 15 ans d’âge. J’ai appris que la meilleure manière d’attendre est d’aimer ce que l’on attend.
La parabole du figuier – Dans la parabole du figuier, Jésus souligne l’importance d’une attente patiente : « Un homme avait un figuier planté dans sa vigne. Il vint y chercher des figues, mais n’en trouva pas. Il dit alors au vigneron : « Regarde : depuis trois ans je viens chercher des figues sur ce figuier et je n’en trouve pas. Coupe-le donc ! Pourquoi occupe-t-il du terrain inutilement ? » Mais le vigneron lui répondit : « Maître, laisse-le cette année encore ; je vais creuser la terre tout autour et j’y mettrai du fumier. Ainsi, il donnera peut-être des figues l’année prochaine ; sinon, tu le feras couper. » » (Luc 13, 6-9) Le vigneron, attaché à la terre, connaît par expérience, qu’il est bon d’être patient. Dans notre société utilitariste, il n’y a aucune compassion pour ce qui n’est pas utile, rentable pour soi.
Le risque de ne pas attendre – D’un coup de pioche, le vigneron aurait pu déraciner le figuier. De même, dans mon impatience, j’aurais pu couper le pommier. Ne pas attendre peut conduire à prendre des décisions désastreuses pour soi et pour les autres. A titre d’exemple, selon une estimation de l’OMS, 73 millions d’avortements auraient lieu chaque année dans le monde, 11’049 en Suisse en 2021, et autant d’enfants sacrifiés par cette pratique meurtrière revendiquée comme une liberté, un choix personnel, un droit à l’élimination d’un être, sans aucune considération pour l’enfant, privé de vie, [objecté], jeté hors du ventre de sa mère. On peut en déduire que la première cause de décès dans le monde, c’est l’avortement. Ce ne sont pas des pommes, ni des figues, ce sont des êtres dont la vie est exterminée sans attendre. David, le psalmiste a écrit : « Tu m’as tissé dans le ventre de ma mère. Merci d’avoir fait de moi une créature aussi merveilleuse. » (Ps 139, 13-14) Dans nos sociétés du prêt à jeter, la révolte et le mépris ont décapité la reconnaissance, foulé aux pieds la vie donnée par notre Créateur.
L’espérance dans le cœur – Blaise Pascal (1623-1662), évoquant la relation amoureuse, a écrit : « Il y a une place d’attente dans leurs cœurs. » 2 L’amoureux a expérimenté que dans l’attente se cache le trésor : « L’attente de celui qui attend, est une perle très belle. » (Proverbes 17.8)** L’homme attaché à Jésus ne se contente pas de croire au Messie, il l’attend parce qu’il est épris de lui. Il est saisi par le regard amoureux de Christ. « Celui qui s’attache au Seigneur est avec lui un seul esprit. » (1 Corinthiens 6, 17) Paul dit encore : « Réjouissez-vous de tout ce que le Seigneur est pour vous. » (Philippiens 3, 1) Je peux me réjouir seulement de ce qui anime mon cœur. Dans la présence de Jésus, je découvre que c’est lui qui m’accueille. Dans mon attente, je réalise que c’est lui le premier, qui m’attend.
Bibliographie
* Les citations sans numérotation sont tirées de la Bible, avec mention des passages.
** La Sainte Bible traduite par Lemaistre de Sacy, (1701).
1 Marguerite Duras, Le Marin de Gibraltar, Paris, Gallimard, 1952.
2 Blaise Pascal, Discours sur les passions de l’amour (1652-1653), Paris, Gallimard, 2008.